" Je cherche après Titine ..."

Qui n’a pas fredonné cette chanson de 1917, reprise par tant d’artistes, de Gaby Monbreuse à Yves Montand, en passant par Chaplin dans les Temps modernes ?
Pour les anciens Rambolitains elle évoque avant tout … une quincaillerie. Mais, pour citer une autre chanson, « je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître … »

L’aile occidentale de palais du Roi de Rome

 Si vous n’avez pas oublié l’histoire du Palais du Roi de Rome vous savez qu’en 1834, cet ensemble immobilier, retiré de la liste civile du roi Louis-Philippe, en raison de son entretien trop coûteux, a été vendu à Jean-Brutus Rattier, un négociant rambolitain. Un an après, ne pouvant respecter ses échéances, Rattier obtient l’autorisation de le revendre en plusieurs lots.
C’est ainsi que l’aile occidentale est acquise par François-André Poirier et Louis-Eugène Pigeon. 

le cadastre 1830

Comme on le voit sur le plan du cadastre de 1830, les deux ailes du palais sont en retrait par rapport à l’alignement de la rue. Dès 1836, les deux associés font valoir leur droit au terrain situé devant leur bâtiment, et l’ingénieur de l’arrondissement leur donne satisfaction, estimant qu’ils peuvent l’utiliser sans procéder à un achat supplémen-taire.

cadastre récent

Les deux ailes du palais sont alors prolongées de 2,50m, pour venir à l’alignement, comme on le voit sur ce plan cadastral récent.

 Cette extension favorise l’ouverture de deux commerces : un café Civette à l’est et un commerce de fleurs et couronnes mortuaires, à l’ouest.

Cette extension est réalisée en respectant parfaitement le style du bâtiment.
Elle conduit, dans la cour, à l’ajout d’une travée, qui comprend, en rez-de-chaussée et en étage, une fenêtre supplémentaire.
A cette occasion, la façade sur rue est également modifiée : l’étage ne comprenait qu’une seule fenêtre centrale. Elle en compte désormais deux.

la façade modifiée

Par succession l’aile occidentale devient propriété des Rabourdin qui conservent les murs du magasin, lorsqu’ils vendent en 1949 l’entresol à la Ville -qui abritera la collection Dietsch de jeux de l’oie. (renseignements tirés de l’ouvrage de Jean Blecon « le Palais du Roi de Rome)

Histoire d’un commerce

Les cartes postales des années 1900-1920 montrent la façade d’une quincaillerie, à l’enseigne « Quincaillerie Roux-Pétel ».

la quincaillerie vers 1910

On pourrait croire à une association, voire à un monsieur Roux, mari d’une dame Pétel. 

En fait, selon l’état civil, il s’agit d’Alphonse Marie Léon Rouxpétel, ferblantier, natif de Rambouillet où son père était recensé comme « propriétaire ». La suppression du trait d’union peut très bien résulter d’une erreur de l’état civil. A moins que son ajout n’ait semblé plus distingué ?

En 1887 Alphonse épouse Marie Angeline Léontine Perrot, veuve de Henri Ricq, fille d’un fabricant de casquettes, et ils tiennent ensemble cette quincaillerie, fumisterie, avec spécialité d’étamage.

Le 18 octobre 1911 Alphonse Rouxpétel décède à 50 ans, et Marie, veuve pour la seconde fois, continue seule à tenir la quincaillerie.

facture A.Aube collection Ch&M Painvin

A son décès, en avril 1922, le fonds est repris par l’entrepreneur-couvreur Arthur Aube, sans doute l’un des fournisseurs du commerce,
et celui-ci le confie aussitôt en gérance à Marcel Laroche et son épouse Augustine Bardou.

publicité Laroche-Bardou coll PJ Vallot

Pour ses clients, Augustine sera Titine, et le magasin conservera ce surnom jusqu’à sa fermeture.

Deux générations s’y succèdent, durant plus de cinquante ans, car, après ses parents, leur fille Lucienne reprend la quincaillerie avec son mari, Gilbert Guerrier.

coll Ch&M Painvin

Celui-ci passe ainsi, en 1939, de la boucherie Dolléans à la ferblanterie, et du tablier blanc à la blouse grise.
Il devient monsieur Titine pour les clients qui ne connaissent pas toujours l’origine du surnom donné au magasin.

Est-ce pour respecter les désirs de M. et Mme Laroche, ou les Guerrier partagent-ils ce respect des traditions ? Le seul changement apporté à la devanture du magasin aura été le remplacement de l’enseigne « Quincaillerie Roux-Petel Fumisterie » par celle, plus modeste, de « Quincaillerie ».

Quant à l’intérieur … ! Le magasin n’a pas cessé de se remplir, dans une conquête du sol, des murs, et même du plafond. Partout des étagères couvertes de cartons de toutes tailles, avec des boîtes dans les cartons, et des cartons dans les boîtes. Des pots en verre, des caisses en bois. Quand les clous, vis ou semences ont été pesés avec la balance Roberval –en faisant bonne mesure- une des feuilles de journal décrochée de son clou, les enveloppe de façon efficace, à défaut d’être esthétique.

chez Titine, en1978 article Echo Républicain de JJ Rimoux

Naturellement pas question de flâner dans le magasin, ni d’essayer de se servir soi-même ! Qui d’autre que Gilbert ou Lucienne Guerrier auraient pu y trouver quoi que ce soit ? Et pas question d’acheter « des clous » sans répondre auparavant à un interrogatoire amical mais implacable. Des clous pour quoi faire ? Dedans ou dehors ? Quelle épaisseur de bois ? Quelle variété ? Tête ronde ou plate ? Combien vous en faut-il : je les vends à l’unité !

Et en prime vous aviez les conseils du professionnel : le modèle de marteau à utiliser, la façon de commencer par taper un coup sec sur la pointe du clou, afin qu’il pénètre le bois sans le fendre …

Frères bricoleurs, souvenez-vous du plaisir que nous avons éprouvé en découvrant les grandes surfaces de bricolage où tous les articles sont visibles … et de notre frustration quand personne ne peut nous conseiller autrement qu’en nous lisant l’étiquette d’une des 300 variétés de colle.

Titine me fait toujours penser à cette petite histoire :

Le client. — Je désire acquérir un de ces appareils qu’on adapte aux portes et qui font qu’elles se ferment d’elles-mêmes.

Le Quincaillier. — Je vois ce que vous voulez, Monsieur. C’est un appareil pour la fermeture automatique des portes.

Le client. — Parfaitement. Je désirerais un système pas trop cher.

Le Quincaillier. — Oui, Monsieur, un appareil bon marché pour la fermeture automatique des portes.

Le client. — Et pas trop compliqué surtout.

Le Quincaillier. — C’est-à-dire que vous désirez un appareil simple et peu coûteux pour la fermeture automatique des portes.

Le client. — Exactement. Et puis, pas un de ces appareils qui ferment les portes si brusquement…

Le Quincaillier. — … Qu’on dirait un coup de canon ! Je vois ce qu’il vous faut : un appareil simple, peu coûteux, pas trop brutal, pour la fermeture automatique des portes.

Le client. — Tout juste. Mais pas non plus de ces appareils qui ferment les portes si lentement…

Le Quincailler. — … Qu’on croirait mourir ! L’article que vous désirez, en somme, c’est un appareil simple, peu coûteux, ni trop lent, ni trop brutal, pour la fermeture automatique des portes.

Le client. — Vous m’avez compris tout à fait. Ah ! et que mon appareil n’exige pas, comme certains systèmes que je connais, la force d’un taureau pour ouvrir la porte.

Le Quincailler. — Bien entendu. Résumons-nous. Ce que vous voulez, c’est un appareil simple, peu coûteux, ni trop lent, ni trop brutal, d’un maniement aisé, pour la fermeture automatique des portes.

Le client — Exactement. Vous pouvez me montrer un modèle ?

Le Quincaillier — Je regrette, Monsieur, mais je ne vends aucun système pour la fermeture automatique des portes.

Le dialogue aurait pu s’entendre chez Titine, mais avec une conclusion différente. G. Guerrier aurait pris son vieil escabeau de bois, et trouvé, sans avoir à chercher sur l’étagère, la boîte dans laquelle il savait exactement combien d’articles il lui restait, et dont il connaissait le prix sans avoir à consulter le moindre tarif. Le client, ravi serait reparti avec son appareil simple, peu coûteux, ni trop lent, ni trop brutal, d’un maniement aisé, pour la fermeture automatique des portes et tous les conseils nécessaires à sa pose. C’était ça, Titine !

G. et L. Guerrier en 1978 l’Echo Républicain article de JJ Rimoux

En soi, ce magasin n’avait rien d’exceptionnel : des milliers de quincailleries ressemblaient à celle-ci, dans toute la France… au XIXème siècle. Celle-ci avait simplement oublié -ou refusé- d’évoluer et c’est en cela qu’elle a laissé un tel souvenir aux Rambolitains.

Il y a eu une vie avant l’informatique. Une époque où les tutoriels de Youtube n’avaient pas encore remplacé les conseils du commerçant, et où les magasins devaient fermer une semaine pour compter à la main les milliers de références qui constituaient leur stock de fin d’année. C’est cette vie que Raymond et Lucienne Guerrier ont cherché à prolonger aussi longtemps que possible.

Et cet article du Canard Enchainé (coll Ph-J Vallot) nous confirme qu’il n’était pas possible de venir à Rambouillet sans avoir l’oeil attiré par ce capharnaüm visible à travers les fenêtres et dans les vitrines !

le Canard Enchainé 22 août 1951 coll PH-J Vallot

Et puis, en 1978 Titine a fermé pour toujours.

On me rappelle qu’une parfumerie l’a remplacée, mais n’a pas tenu très longtemps. Je l’avais déjà oubliée !
Plus tard, le magasin ADR pour « Aimer, Décorer et Rêver » a proposé pendant longtemps de beaux meubles et articles de décoration.

Et aujourd’hui cette activité est poursuivie sous l’enseigne Alcide et Léonie.
Je dois reconnaître que certains prénoms évoquent mieux la décoration de qualité que « Titine » !

Christian Rouet
septembre 2022

Cet article a 5 commentaires

  1. Anonyme

    Chez « Titine » on achetait les clous ou les vis au poids ;avec sa balance et ses 2 plateaux dorés Clous ou vis emballés dans du papier journal:pas de sacs en plastique:ecologie avant l’heure!! Jean-Louis moret.

  2. gérard claisse

    Merci Christian pour cet article qui rappelle bien des souvenirs de notre arrivée à Rambouillet.
    Je ne sais plus mais il me semble que Titine a continué un certain temps avec une camionnette après la fermeture du
    magasin ?

    1. christian Rouet

      Cela ne me rappelle rien mais c’est possible. Quelqu’un peut donner des détails sur cette période ?

  3. Merci pour votre article, qui nous donne la nostalgie d’un temps où l’on avait le temps !

  4. Noyelle

    Très bien cet article

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