Le château de Montjoie à Clairefontaine

Peu connu, le château de Montjoye, à Clairefontaine ? Pourtant ils étaient des dizaines de milliers à chercher à s’en approcher le 12 juillet 1998, en fin d’après-midi. Toutes les routes menant à Clairefontaine étaient bloquées, et toutes les télévisions du monde s’intéressaient à ce château : vous n’avez pas pu l’oublier !

Bon, il est vrai que le fait qu’une équipe de Bleus y regagnait son centre d’entrainement, après avoir remporté la Coupe du Monde contre le Brésil, pouvait expliquer en partie cette folie.

la légende des Bleus

Aujourd’hui je vous parlerai assez peu de football, mais plutôt de l’histoire du lieu, et notamment avant qu’il ne soit racheté par la Fédération Française du Football.

Le château

En 1830 c’est un modeste pavillon de chasse que construit la fille de Mme Groscot de la Chapelle, la riche propriétaire de l’abbaye de Clairefontaine. Elle le baptise sans complexe « Mon jouet ».

Bâti sur la crête nord, dans un versant boisé, il occupe une position dominante sur la vallée et la commune de Clairefontaine qui compte alors moins de 500 habitants.

Le domaine de « Mon jouet » passe ensuite entre les mains de plusieurs propriétaires qui l’agrandissent. En 1876 le lieu-dit apparaît pour la première fois dans les registres de recensement de la population sous le nom de Montjoie ( déformation de « mon jouet » ).Y sont alors recensés monsieur Charles Loreau, propriétaire, qui vient d’acquérir le château, son épouse, leur fille et quatre employés.

le recensement de 1876

En 1890, le domaine est acquis par le baron João Ferreira Dos Santos Silva de Santos pair du royaume et ministre plénipotentiaire du Portugal. Il poursuit le développement du château, commencé par les précédents propriétaires.

Le 31 juillet 1894, Lord Henry Noailles Widdrington Standish et son épouse Hélène Aldegonde Marie de Pérusse des Cars achètent le château pour la somme de 200 000 francs. Lord Standish est un aristocrate anglais dont la mère, Alexandrine de Noailles, est Française.

Le domaine est alors agrandi par l’acquisition d’une partie de la propriété mitoyenne de la Voisine. Pour l’entretenir, trois familles sont logées sur place : Henri Chauvin, garde particulier, Claude Moufflet, le concierge et Alphonse Désquilbé, le jardinier.

Lord Standish fait procéder à d’importants travaux, et le château reçoit en 1908 une nouvelle façade méridionale, réalisée dans le style anglais. Une grande base en meulière et beaucoup de bois peint en extérieur, toutefois, à l’intérieur, l’escalier intégré dans un prolongement de la demeure, côté Est, pour desservir les étages, est en pierre.
Pourquoi ? Parce que, le 4 mai 1897, l’incendie du Bazar de la Charité à Paris a fait plus de cent vingt victimes, dont une cousine de madame Standish, et ce tragique événement a réveillé chez beaucoup la peur du feu.

En 1914 le portail plein-cintre, seul vestige de l’ancienne église abbatiale Notre-Dame-de-Clairefontaine, est installé dans le parc du château.

Durant la guerre de 14-18, les Standish ouvrent leur domaine aux blessés français et anglais rapatriés vers l’hôpital de Rambouillet, pour y poursuivre leur convalescence dans ce cadre privilégié.

On peut signaler également que les Standish ont contribué largement à la construction de la nouvelle église de Clairefontaine.

Il me semble qu’ils auraient mérité que la commune perpétue leur souvenir.

En 1920, âgé de 73 ans et très malade, Henry Standish met en vente son domaine, avec ses 39 hectares, pour le prix de 1 200 000 francs. La vente a finalement lieu à la bougie, le 29 juin 1920, et trouve acquéreur pour 1 100 000 francs en la personne du banquier André Lazard.
Henry Standish décède un mois après.

La famille Lazard

Les frères Alexandre, Lazare, Simon et Elie Lazard ont quitté la Lorraine en 1840 pour tenter de faire fortune à la Nouvelle-Orléans. Ils y créent un commerce de gros spécialisé en tissus et cotonnades, le revendent, et Lazare et Alexandre rentrent alors en France.

Elie et Simon s’établissent à San-Francisco, profitent de la ruée vers l’or pour monter une entreprise d’importation, achètent la plus grosse filature lainière de Californie, et se lancent dans des activités financières. En 1948, ils installent à Paris le siège de leur banque Lazard frères, bien que son activité soit internationale.

« Pour beaucoup, Lazard est la maison qui a inventé la banque d’affaires moderne, celle des fusions-acquisitions »  ( Martine Orange, « Ces messieurs de Lazard ») .

Le 4 septembre 1920 André Lazard achète la ferme « Le rosier clair » et ses quatre hectares pour agrandir encore le domaine.

L’intérêt que porte André Lazard à Montjoie s’explique par sa passion pour la chasse. Il fait construire de nouvelles écuries, ainsi qu’un élevage de faisans. Egalement grand amateur d’art floral, il aménage les jardins, et crée une serre pour ses orchidées qui remportent de nombreux concours.

Le domaine emploie alors une domesticité importante, dont beaucoup sont logés au lieu-dit voisin des Bruyères .
Au recensement de 1926, 16 personnes sont domiciliées à Montjoie et 18 aux Bruyères.
Pour répondre aux besoins grandissants d’électricité du château, André Lazard fait construire sa propre usine électrique qui fonctionnera jusqu’au raccordement au réseau EDF en 1958.

A la mort d’André Lazard, en mars 1931, le domaine revient en indivision aux deux enfants qu’il a eus d’un premier mariage avec Lucie Jeanne Goldschmidt, et à sa seconde épouse, Georgette Bertier.

Celle-ci en devient seule propriétaire en 1938, et elle garde le domaine jusqu’à sa mort, en 1971.

Jean-Daniel Camus (photo de sa campagne législative)

Ses deux filles héritent alors conjointement de la propriété de Montjoie. Elles ont épousé les deux fils du docteur Jean Camus : Jean-Marie et Jean-Louis.

Les anciens Rambolitains se souviennent peut-être que Jean-Daniel Camus, le fils de l’un d’eux, a été candidat malheureux aux législatives de 1973, puis aux municipales contre Mme Thome-Patenôtre. Il était alors conseiller auprès du Président Giscard d’Estaing. 

Le 10 décembre 1983, la Fédération française de football achète à la famille Camus le domaine, afin d’y construire son centre technique national.

Montjoie et le football

Dès 1976, la fédération française du football cherche à créer, près de Paris, un  Centre Technique National du Football.
Le 8 décembre 1984 son président Fernand Sastre lance les travaux, dans le domaine acquis un an auparavant, et le centre est inauguré le 11 juin 1988 en présence du président François Mitterand et de João Havelange, président de la FIFA.

En 1998 il prend le nom de Centre Technique National Fernand-Sastre (CTNFS), au décès de l’ancien président de la ligue, qui a mené à bien ce projet. Le 2 février 2000 son buste est installé sur les pelouses du centre.

Conformément à sa vocation première, il est aussi devenu le cadre privilégié de préparation de l’ensemble des sélections nationales et le lieu d’excellence pour les multiples formations de la Direction Technique Nationale (DNT).
En tant que Pôle Espoirs fédéral, il a été choisi pour abriter son équivalent féminin, et s’est doté d’un centre médical de haut niveau, bientôt labellisé « FIFA Excellence Center ».

Depuis, la fédération a entrepris plusieurs séries de très grands travaux, pour 9 millions de francs entre 2004 et 2008, et pour 15 millions d’euros entre 2013 et 2016.

Le centre occupe à plein temps plus de 60 salariés. Il comprend aujourd’hui (source Wikipedia) :

« Installations sportives 

6 terrains en gazon naturel dont le terrain « Michel Platini » destiné à l’Équipe de France, et un terrain de compétition éclairé, équipé de tribunes et vestiaires (stade Pierre-Pibarot), 2 terrains en pelouse artificielle extérieurs éclairés et un autre couvert (50 × 80) éclairé, 16 vestiaires, 1 gymnase (44 × 24) aux normes du Futsal et permettant la pratique de sports « indoor », 1 salle de musculation, 1 court de tennis extérieur, 1 parcours de santé, 1 piste d’athlétisme de 400 m, de multiples parcours de footing au cœur de la forêt

 

Installations médicales

Le CTNFS Clairefontaine abrite un centre médical pour le suivi des sportifs mais aussi la prise en charge des blessures

 

Rééducation

2 salles d’efforts avec tapis et rouleaux, 3 salles de consultation, 2 salles de kinésithérapie, 1 salle de musculation, 1 salle d’étirements, 1 salle de radiologie, 2 appareils isocinétiques (renforcement musculaire et dépistage de déséquilibres)

 

Balnéothérapie

1 piscine de rééducation, 1 piscine de froid, 2 baignoires de récupération, 1 couloir de jets,1 hammam, 1 sauna, 1 jacuzzi

 

Restauration

Si l’entraînement est indispensable aux champions, la restauration n’en reste pas moins nécessaire. Restauration adaptée aux sportifs en libre-service (500 couverts en deux services), en buffet ou en service à table, propositions de menus diététiques ou gastronomiques en salle à manger ou en 6 salons privés en plus du café Lounge « Le Corner »

 

Hébergement

Le Centre Technique National Fernand-Sastre dispose de 200 chambres (300 lits) réparties sur 7 résidences dont 110 de haut standing.

 

Espaces réunions

10 salles de réunion de 8 à 30 places comportant toutes un équipement audiovisuel complet (vidéoprojecteur, écran TV ou interactif), 1 auditorium d’une capacité de 180 places assises, équipé de vidéoprojecteur, traduction simultanée, 1 centre de documentation spécialisé. »

le buste de Fernand Sastre, installé dans le parc, devant la coupe de 1998

On comprend que rien n’a été trop beau pour ce centre, le football étant, en France, le sport le plus pratiqué. La fédération comprend plus de 2 millions de licenciés ( le tennis, en numéro deux n’en compte pas la moitié).

Avec de telles installations, les Bleus se devaient de devenir champions du monde, et en 1998, la France était toute entière Black, Blanc, Beur
15 arbres, plantés à Clairefontaine, près d’une statue du trophée mondial, représentent symboliquement les 15 buts marqués par l’équipe d’Aimé Jacquet durant cette coupe.

Cependant, il faut souligner aussi la recherche architecturale et environnementale de ces installations.
Par exemple, pour que les bâtiments les plus grands soient les plus discrets possibles en vue aérienne, leurs toits sont recouverts d’eau afin de donner une illusion d’étangs.

Quant à l’isolation acoustique, ce sont les techniques les plus poussées qui ont été mises en oeuvre. Je cite Batiactu du 5 octobre 2016:

« Concrètement, une dalle désolidarisée a été installée, ce qui lui permet de vibrer sans transmettre les vibrations au bâtiment et de renforcer l’isolation acoustique. Une attention particulière a donc été portée à l’acoustique interne », signale le bureau d’études. Au final, des plafonds absorbants en forme de vague ont été installés pour limiter les problèmes de réverbération, sans compter la mise en place d’habillage bois perforé sur les murs et traitement acoustique des cloisons mobiles. »

 L’ancien château a naturellement été conservé. Il accueille l’équipe A des joueurs internationaux .
Le modeste jouet de Mme Groscot de la Chapelle est devenu un fabuleux jouet pour grands enfants ! Allez les Bleus … !

Christian Rouet
6 novembre 2021

Note annexe :

Une montjoie, quand ce n’est pas, comme ici, la déformation de « mon jouet », c’est un empilement de pierres qui marquait un chemin. Les pèlerins en créaient, sur lesquels ils plantaient une croix, et les randonneurs d’aujourd’hui perpétuent cette tradition, de façon laïque en marquant leur passage de montjoies éphémères..

cliché Jules Gailhabaud — D’après les restitutions du maréchal d’Uxelles

Le terme désigne aussi les petits monuments gothiques surmontés d’une croix, élevés au XIIIème siècle à chacune des haltes du convoi funéraire de Saint-Louis (Louis IX) entre Paris et Saint-Denis à proximité d’un tertre appelé Montjoie (sans doute le « mont Jupiter » : mons jovis). Par la suite, tous les cortèges funèbres royaux s’arrêtaient traditionnellement aux montjoies de Saint-Denis et « Montjoie, Saint-Denis » est resté le cri de guerre des armées royales durant tout le moyen-âge (utilisé uniquement lorsque le roi était en personne sur le champ de bataille).

Laisser un commentaire