L'abbaye des Vaux-de-Cernay

l'abbaye des Vaux de Cernay : les ruines de l'église

Affluent de l’Orge, l’Yvette est l’une des trois rivières qui arrosent le Pays d’Yveline, avec la Rémarde et la Drouette, cette dernière se jetant dans l’Eure, après avoir recueilli les eaux de la Guéville et de la Guesle (voir les cartes hydrographiques sur le site) .

Le Ru-des-Vaux apporte à l’Yvette les eaux de l’étang du Perray-en-Yvelines, et des étangs de Hollande, à Dampierre-en-Yvelines, après avoir longé en contrebas Cernay-la-Ville. Dans le vallon étroit de Bric (en Celte, bri, bru ou bray signifie « terre grasse ») le ru forme plusieurs petites cascades, dites « les bouillons de Cernay » entre des pentes boisées escarpées, où affleurent les blocs de grès.

C’est dans ce vallon que fut construite l’abbaye de SairnayCernay depuis 1793, et aujourd’hui Cernay-la-Ville.

Les débuts de l’abbaye

Au XIIème siècle, sous le règne de Louis VI Le Gros, Simon III de Neauphle-le-Châtel fait don à l’Abbaye de Savigny, dans la Manche, elle-même rattachée à l’ordre de Fontevrault, des terres situées au fond du vallon marécageux de Bric, à charge pour elle d’y construire une église en l’honneur de « la sainte mère de Dieu, Marie, et de Saint-Jean-Baptiste ».

Les grands seigneurs étaient nombreux à effectuer ainsi des dons en faveur de l’Eglise, et de ses ordres monastiques. C’était une façon d’obtenir en retour les prières qui leur ouvriraient le chemin du paradis, tout en permettant à leur domaine de profiter des retombées économiques de ces abbayes, habiles à essarter, et qui pouvaient devenir en outre des centres de pèlerinages très attractifs.
Il faut remarquer toutefois que les terres ainsi données étaient rarement des terres fertiles prêtes à être cultivées, mais le plus souvent, comme ici, des lieux inexploités où tout restait à faire… avec l’aide de Dieu.

Les premiers moines arrivent en septembre 1118; ils sont 12, conduits par l’abbé Arnaud de Savigny. Ils élèvent les premiers bâtiments monastiques, en bois, et dès 1145, les consolident puis remplacent le bois par les grès des carrières voisines. L’église, mais aussi plusieurs fermes sont construites au fil des ans. Le ru est aménagé en étang, pour les besoins en eau et la pisciculture, et sa force est utilisée pour actionner plusieurs moulins, selon une organisation que l’on retrouve dans toutes les abbayes :

« Le monastère, si possible, doit être ainsi construit que toutes les choses nécessaires, c’est-à-dire, eau, moulin, jardin, ateliers divers, soient employées à l’intérieur de la clôture de sorte qu’il n’y ait pas besoin pour les moines d’aller courir au dehors car ce n’est pas du tout avantageux pour leurs âmes. » (règle 66 versets 6&7 de l’ordre de Saint Benoit).

En 1147 l’abbaye des Vaux, comme l’abbaye mère de Savigny, est rattachée à l’ordre de Citeaux, en Bourgogne, et plusieurs ermites qui vivaient au Planet, près de Saint-Léger la rejoignent. Hugues, le successeur d’Arnaud en devient le premier abbé cistercien.

Des XIIème et XIIIème siècles datent aussi dans la région le couvent de Saint-Augustin, à Clairefontaine, le monastère de Saint-Rémy-des-Landes, l’abbaye de Notre-Dame-de-la-Roche près du Mesnil-Saint-Denis et l’abbaye de Porrois, qui dépend de celle des Vaux-de-Cernay, et deviendra célèbre sous le nom de Port-Royal-des-Champs.

En 1226 Thibaut de Marly, un riche chevalier, membre de la Cour Royale, choisit de se retirer du monde, renonce à ses biens, et rejoint l’abbaye. Impressionnés par sa piété et son rayonnement, les moines le choisissent comme prieur de leur couvent, et, en 1235, il devient le neuvième abbé de Notre-Dame-du-Val-de-Cernay.
L’abbaye compte alors plus de 200 moines.

la fontaine Thibaut

Le roi Saint-Louis et son épouse Marguerite de Provence, mariés depuis 1234 n’ont toujours pas d’enfant après six ans de mariage. Ils viennent en pèlerinage aux Vaux-de-Cernay, et Thibaut leur fait boire de l’eau de la source de l’abbaye.
Les vertus de cette eau, et l’efficacité des prières de Thibaut auront un grand retentissement, qui semble bien légitime, quand on sait que les époux royaux auront ensuite onze enfants !

La fontaine de cette source devient donc lieu de pèlerinage, comme le sera ensuite le tombeau de Thibaut, mort en 1247 et canonisé en 1297.
Les restes du saint sont déposés dans un sarcophage de pierre, dans la nef de l’église abbatiale, et une châsse accueille des reliques, dont une de ses mains.

plan de l’abbaye (en gras l’existant aujourd’hui

Quatorze abbés succèdent à Thibaut jusqu’à la Révolution, l’abbaye connaissant des périodes plus ou moins fastes, dont sa mise à sac par les huguenots en 1562.

La Révolution

La Révolution n’épargne pas l’abbaye. La communauté religieuse est dissoute en 1791. A cette époque elle ne compte plus que 12 moines, tous originaires des Flandres.
La châsse de Saint Thibaut est brûlée en 1793, son tombeau est profané, mais il est dit que l’un des révolutionnaires aurait conservé le crâne du saint, et l’aurait dissimulé dans le tabernacle de l’église de Cernay-la-Ville.
Quoi qu’il en soit, un crâne est retrouvé en 1968 dans la sacristie. L’expertise réalisée par l’Eglise conclut qu’il pourrait être celui du saint, et ce crâne est désormais placé dans un reliquaire de l’église Saint-Brice de Cernay.

Les biens de l’abbaye, meubles et immeubles, sont vendus par le Tribunal de Dourdan. Le domaine n’étant pas vendable en l’état, il fait l’objet de nombreuses divisions, et ventes séparées.

Le lot principal, qui contient les bâtiments abbatiaux, est vendu le 18 octobre 1792 à Philippe Depenty, pépiniériste à Clairefontaine. Commence alors un grand démantèlement. Comme l’écrit en 1840 Boisselier (La description pittoresque et archéologique de l’abbaye des Vaux de Cernay) «  tous les murs du pays ont été construits depuis 1793 avec les débris de l’abbaye. On y trouve de nombreux fragments de toute espèce. »
C’est le sort de nombreux monuments, après la révolution, qui servent de carrière de pierres aux habitants de leur région !
Le baron Christophe, propriétaire de l’abbaye de 1816 à 1835 fait même sauter à la mine les arcades du cloître, pour les vendre plus facilement !

Après sept propriétaires successifs, qui poursuivent plus ou moins activement sa destruction, l’abbaye est rachetée en 1873 par la baronne Charlotte de Rothschild, veuve du baron Nathaniel.

Les Rothschild aux Vaux de Cernay

La baronne, puis, après sa mort en 1899, son fils Arthur, et surtout son petit-fils Henri, se passionnent pour ce lieu dans lequel il entreprennent d’importants travaux.

Les ruines de l’église sont consolidées. Un bâtiment annexe est construit là où le moulin était actionné par les eaux de l’étang, et servira de conciergerie.
En 1876 la source de Saint Thibaut est abritée par un petit pavillon, construit à partir des restes des arcades du cloître, retrouvées après les destructions du baron Christophe (photo ci-dessus).

l’entrée du passage souterrain, et l’escalier pour piétons

A cette époque, la propriété est traversée par un chemin appartenant aux communes limitrophes de Cernay et d’Auffargis. Afin de pouvoir le traverser librement, la baronne Charlotte avait fait construire une double voie de passage privée : un tunnel sous-terrain, pour les voitures, et un passage, au dessus du chemin pour les piétons.

Le 20 juillet 1927, le baron Henri obtient une solution plus favorable : les deux communes  acceptent de lui vendre le chemin. Outre le paiement du prix, le baron s’oblige à construire à ses frais un château d’eau afin de desservir la commune de Cernay, (il sera détruit en 1960), de le relier à la nappe phréatique par le forage nécessaire, et d’installer 8 bornes fontaines dans la commune.
Il s’oblige également à laisser l’accès de sa propriété au public « à jours et heures fixées suivant un règlement qui sera établi ultérieurement, les visites détaillées étant accordées sur demande. »

Sauf erreur, cette servitude continue de s’imposer aux propriétaires actuels, et devrait nous permettre de visiter l’abbaye, quel qu’en soit le propriétaire.

Après les Rothschild

Il n’est pas exagéré de dire que les Rothschild ont sauvé l’abbaye des Vaux-de-Cernay, même s’il leur a été impossible de la restaurer entièrement, vu les destructions irréparables qu’elle avait subies.

le domaine est mis en vente

En 1946 Henri de Rothschild décède et le domaine est mis en vente. L’industriel Félix Amiot, qui possède déjà le château de la Boissière-Beauchamps à Lévis-Saint-Nom, en devient le nouveau propriétaire.

Félix Amiot est un constructeur d’avions, dirigeant de la Société d’emboutissage et de constructions mécaniques (SECM). Il détient en outre les parfums Chanel et Bourgeois. En 1946 il cède à l’Etat ses activités aéronautiques, et se tourne vers la construction de bateaux de plaisance, en même temps que celle de navires militaires (on se souvient de ses vedettes de Cherbourg vendues à Israël malgré l’embargo décidé par de Gaulle).

Il transfère ses bureaux d’études aux Vaux-de-Cernay et le domaine restera alors strictement privé.

Félix Amiot décède en 1974, et en 1988 ses héritiers vendent le domaine au Groupe Savry, « Les Hôtels Particuliers ». Le nouveau propriétaire, Philippe Savry, réalise alors d’importants travaux de rénovation avec le souci qui animait la famille de Rothschild : retrouver et respecter l’aspect originaire des lieux. Il a cependant un projet économique très différent : ouvrir un établissement hôtelier de standing, et répondre à la demande d’évènementiels en plein centre du Parc Natural Régional de la Haute Vallée de Chevreuse.

Le domaine est à nouveau accessible au public.

Philippe Savry devant l’abbaye

Le Groupe Savry est spécialisé dans l’hôtellerie dans des lieux historiques, comme l’Hôtel du général d’Elbée sur l’île de Noirmoutier, les châteaux d’Ermenonville, de Brécourt aux portes de Normandie, ou encore la Citadelle Vauban à Belle-Ile-en-Mer. Tous ces établissement sont classés monuments historiques, comme l’abbaye des Vaux de Cernay, dont un premier classement de 1926 est confirmé en janvier 1994.

Des chambres sont aménagées dans le château, ainsi que dans les communs : des chambres « moines » (à partir de 120€) à la « suite de la baronne » (à partir de 660€). L’abbaye accueille des groupes en séminaires ou pour des réceptions privées, mais aussi bien des particuliers, pour un weekend, une nuit, un repas, voire même seulement un brunch, dans son cadre admirable.

Demain

En 2020, ce domaine de prestige change une nouvelle fois de propriétaire : l’abbaye est rachetée par le groupe Paris-Society de Laurent de Gourcuff.   

la vente aux enchères du 22 novembre 2021

L’hôtel a été fermé le 30 octobre 2021. La vente aux enchères qui aura lieu sur place le lundi 22 novembre 2021, dispersera une partie de son matériel et de son mobilier avant travaux (inscription préalable obligatoire pour participer à la vente). Le catalogue est en ligne ici : Le Floch.
Par ailleurs, le site web de l’hôtel sera probablement fermé d’ici peu, mais aujourd’hui (nov 2021), il est encore en ligne. Nous pouvons encore profiter de ses visites virtuelles.

C’est un programme de 55 millions (achat + travaux) qui est engagé par Paris-Society pour offrir à une clientèle fortunée 150 chambres, trois restaurants, un spa, un cinéma, une ferme, un haras … et j’en oublie probablement !

Nul doute que les clients de ce nouveau lieu de rêve sauront apprécier le charme de l’abbaye.
Férus d’histoire, ils aimeront sans doute se souvenir que les premiers cisterciens y avaient trouvé un équilibre dans la simplicité rustique, l’ascèse et le goût de la culture, et sans doute s’en estimeront-ils les dignes successeurs, tant il est vrai que pauvreté et richesse sont, pour certains, des notions très relatives.

Christian Rouet
18 novembre 2021

PS : l’organisation d’une abbaye cistercienne, et notamment les aménagements hydrauliques qui la caractérisent n’a été qu’évoquée ici. Elle fera l’objet d’un prochain article.

l’abbaye des Vaux de Cernay de nos jours

La publication a un commentaire

  1. THIBAUT

    J’adore la conclusion de ton article: Nul doute que les clients de ce nouveau lieu de rêve sauront apprécier le charme de l’abbaye.
    « Férus d’histoire, ils aimeront sans doute se souvenir que les premiers cisterciens y avaient trouvé un équilibre dans la simplicité rustique, l’ascèse et le goût de la culture, et sans doute s’en estimeront-ils les dignes successeurs, tant il est vrai que pauvreté et richesse sont, pour certains, des notions très relatives ».

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