Où il est question de toponymes...

Quoi de plus intrigant que l’origine d’un nom de lieu, lorsque son sens n’apparait pas clairement, ou de plus intrigant lorsqu’une explication nous semble évidente… et que l’on découvre que ce qui est vraisemblable n’est pas obligatoirement vrai ?

C’est de toponymie (l’étude des noms propres désignant un lieu) en général, et de celle de nos communes du Pays d’Yveline, en particulier, que nous parlons aujourd’hui.

Pourquoi la toponymie ?

Retrouver l’histoire de chaque nom de lieu est-il davantage qu’un exercice intellectuel, ou que le moyen de briller quelques instants en société, pour peu qu’on ait su introduire le sujet et ménager le suspens ?

Oui, parce que les toponymes sont des témoins silencieux de l’histoire des populations.

Chaque nom de lieu est une pièce d’un puzzle culturel. Le comprendre, le replacer dans son contexte, c’est connaître un peu mieux notre passé. La toponymie nous pousse ainsi à préserver notre patrimoine. Elle sert en même temps à éclairer notre présent en structurant notre identité locale tout en nous offrant une source d’inspiration pour notre avenir.

Ces préoccupations n’ont été longtemps partagées que par quelques savants. Bien que l’intérêt pour les noms de lieux remonte à l’Antiquité, la toponymie scientifique n’a que 200 ans. Elle bénéficie aujourd’hui des nouvelles techniques, et l’intelligence artificielle va très certainement lui permettre de réaliser en quelques années plus de progrès qu’elle n’en a connus en deux siècles. Le travail de ses spécialistes ne va plus être de proposer une explication, en recherchant et en rapprochant des sources inexploitées… mais de distinguer, parmi toutes les explications que lui fournira l’IA, celles qui relèvent de la science, de celles qui sont oeuvres de pure imagination.

Bon courage ! 

Une brève histoire

Sans qu’il soit possible de savoir à partir de quel moment l’homme a donné un nom aux lieux qui l’entouraient on peut penser qu’il remonte à la sédentarisation et à la structuration de la société. Ce sont probablement les montagnes et les rivières qui ont été nommées les premières. Le paganisme proposait une origine sacrée à des lieux où le surnaturel ne se distinguait pas de la Nature.

A partir de Philippe II de Macédoine on donne à des villes le nom d’un souverain (Cesarie, Alexandrie…). Les géographes grecs (Hérodote, Strabon) notent les noms des villes et des fleuves, mais sans s’intéresser à leur étymologie. L’empire romain latinise les noms locaux : son organisation rend nécessaire d’opérer des distinctions, basées sur une cartographie et des relevés détaillés… On peut citer les recensements de noms de lieux de Pline l’Ancien ou de Ptolémée, mais ils ne font l’objet d’aucune méthode systématique.

En France ce sont des documents fiscaux, successoraux, actes de donation, déclarations de « foy et hommage », chartes, capitulaires… qui nous donnent au Moyen Âge, les premières sources écrites sur les noms de lieux. Les moines copistes assurent la sauvegarde de ces documents… tout en multipliant les erreurs de copie.

Avec la Renaissance, les érudits redécouvrent les textes antiques et s’intéressent aux origines des mots. Le philologue français Guillaume Budé (1467–1540) étudie les étymologies latines et grecques. Le moine bénédictin Jean Mabillon (1632–1707) publie son « De re diplomatica » (1681), un traité sur les diplômes médiévaux dans lequel il inclut des noms de lieux.

Au XVIIe siècle, des savants commencent à classer les noms de lieux par origine. Étienne Pasquier (1529–1615) évoque l’origine de noms (comme Paris, tribu des Parisii) dans ses Recherches de la France. Jean de Launoy (1603–1678) travaille sur les noms de lieux rattachés à la religion chrétienne.

Ceux-ci sont particulièrement nombreux en pays d’Yveline. Certains évoquent un saint comme Saint-Léger, Saint-Hilarion, Saint-Arnoult-en-Yvelines, Saint-Rémy-lès-Chevreuse… d’autres un édifice chrétien, comme Vieille-Eglise, la Celle-les-Bordes (la celle était la cellule d’un moine)…

carte du pays d'Yveline 1664
Carte du pays et forest d’Yveline, que quelques-uns mettent pour la partie septentrionale de l’Hurepois », dessinée en 1663

Les cartes de France sont alors imprécises (basées sur des relevés locaux souvent contradictoires…), incomplètes (beaucoup de régions, comme l’Yveline sont mal représentées…), hétérogènes (les noms de lieux varient selon les dialectes, les copistes, ou les seigneurs locaux. Rambouillet par exemple se retrouve sous des formes comme Rambolium, Rambouilletum, ou même Rambollet dans certains documents).

C’est au XVIIIème siècle -notre siècle des Lumières- que la toponymie va enfin adopter une méthode scientifique. Diderot et d’Alembert consacrent des articles à la géographie historique et aux noms de lieux dans leur Encyclopédie (1751–1772). L’abbé Lebeuf (1687–1760) analyse des toponymes franciens dans son Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris (1754–1758).

En 1760 parait une premier Dictionnaire étymologique des noms de villes, bourgs et villages de France, rédigé par un auteur anonyme. En 1780, Jean-Baptiste de La Chapelle inclut des toponymes dans son Dictionnaire étymologique de la langue française.

Les progrès de la toponymie accompagnent ceux de la cartographie en s’en nourrissant. 

La carte de Cassini

182 feuilles publiées entre 1756 et 1815 couvrent toute la France, avec une précision remarquable : villages, hameaux, rivières et forêts y sont localisés avec une erreur de moins de 1 km.

carte de Cassini
carte de Cassini, fragment de la feuille 109

La carte dressée par Cassini (le père, César-François, puis son fils Jean-Dominique) s’appuie sur une triangulation géodésique dont l’établissement a pris plus de soixante ans. Elle fixe des noms qui pouvaient avoir dix orthographes différentes : leur choix s’appuie sur de nombreuses enquêtes locales, auprès des curés, des seigneurs… Les cartulaires, les registres paroissiaux, les archives locales sont épluchées… Les cartes précédentes, les terriers, les cadastres, sont comparés… On recueille auprès des habitants des usages, des noms locaux, souvent en patois, dont ils ignorent parfois l’origine, mais qui se sont transmis depuis des générations… Lorsqu’il existe une variante suffisamment répandue pour mériter d’être conservée, elle est annotée en marge.

Ce travail de fourmi n’est pas exempt de critiques : Cassini privilégie les formes françaises au détriment des formes dialectales…  Lorsqu’un hameau ou une ferme isolée n’a pas de nom écrit, il leur attribue d’office un nom descriptif. Et malgré tous les soins apportés à ce travail, il n’est pas à l’abri de fautes de recopie.

La feuille 109 publiée en 1756, qui couvre la région de Rambouillet, fixe le nom d’Epernon (pour remplacer Spernon), de Hanches (pour oublier Hanche), de Molières (aujourd’hui Les Molières), de Rambouillet (en précisant en marge « anc. Rambolitum »)…

La carte permet de retrouver la trace d’activités aujourd’hui disparues, ou celle de localités absorbées depuis par la commune voisine…

Les archives administratives (cadastre, état civil) adoptent les orthographes retenues par Cassini, et les dictionnaires toponymiques (comme ceux de Dauzat ou Nègre) s’appuient désormais sur ces cartes.

Au XIXème siècle, le service géographique de l’armée affinera ces noms dans ses cartes d’état major, et l’IGN arrêtera une standardisation définitive au XXème siècle pour ses cartes au 1:25000ème.

Vérifier un toponyme

les aventures de Sherlock Holmes
les aventures de Sherlock Holmes 1914

Les Sherlock Holmes de la toponymie ont leurs méthodes de travail, et les incertitudes deviennent des exceptions.

Si plusieurs sources mentionnent la même orthographe, on peut penser que l’hypothèse de l’erreur d’un copiste est plus faible que s’il n’existe qu’un seul document originel.

L’étude des toponymes voisins, peut mettre en évidence un nom suspect, dont l’évolution n’aurait pas suivi la cohérence géographique ou chronologique de sa région.

Les linguistes nous éclairent sur les évolutions de la langue, le passage progressif du latin au français… Une forme isolée et incompatible avec les lois d’évolution phonétique connues serait suspecte, comme le serait une graphie aberrante pour l’époque.

Cependant il restera toujours des incertitudes : la reprise d’un nom latinisé ou francisé précédemment par des clercs de façon artificielle, une évolution orale qui n’a laissé aucune trace écrite permettant de la comprendre, etc…

Le pays d’Yveline est propice aux incertitudes toponymiques. Son histoire a été mouvementée, avec une occupation celtique (les Carnutes), la romanisation des noms, son évolution durant les périodes mérovingienne et carolingienne. Et, sous la féodalité, des lieux ont été parfois renommés par les seigneurs qui leur ont donné le nom de leur famille (ou l’inverse).

Dans cette zone de transition linguistique on trouve des mots tirés du francien (dialecte d’oïl, origine du français), du gallo (influence bretonne et picarde) et même des traces d’occitan (via des migrations ou des influences anciennes). On ne peut donc s’étonner de certaines variantes graphiques ou de reconstructions populaires de noms.

Et naturellement, les sources écrites sont fragmentaires. Les plus anciennes ne remontent pas plus loin que le VIIème siècle, et sont connues par des copies médiévales souvent sujettes à caution.

Des toponymes ambigus du  pays d’Yveline

Parmi les toponymies discutées, on peut ainsi citer celles de :

Rambouillet :

Rumbelitto en 768, puis Raimboleto en 1052-1053, Rambullet en 1142, Ranbulet en 1153, Rambolhet en 1160, Rambolet en 1199, Ramboilleto en 1230, Remboullet en 1262, Ramboullet en 1344, Rambouillet en 1617…

les terminaisons gauloisesOn sait que lorsque les défrichements permettaient la création d’un nouveau domaine rural, puis d’une agglomération, le suffixe gaulois le plus utilisé était -ialo, que l’évolution phonétique a transformé en ols, ouls, et dans notre région en euil

Quant à la forme itto, ou itum, elle marque un diminutif, probablement marque de latinisation tardive : Rambouillet, le petit Rambeuil, clairière ou zone de défrichement d’origine humaine, est donc probablement un toponyme gaulois latinisé.

Mais quelle est l’origine de l’élément Ramb ? Certains y voient le nom germanique d’un nommé Rambo, ou Rampo maître du lieu. D’autres penchent vers le latin ramulus, petite tige, ou rumpus, sarment entrelacé aux branches d’un arbre : l’essartage de la clairière n’aurait donc pas été parfait. On avance aussi le corbeau en raison du rambo gaulois, ou …le lapin par rapprochement avec la rabouillère, le terrier ou la lapine met bas (le lapin, robette, a donné le rabbit anglais). Oui, sauf que le lapin n’est apparu que longtemps après dans cette région.

Charte de Pépin le Bref
Charte de Pépin le Bref acte sur parchemin, hauteur 492.5 mm x largeur 627.5 mm, Copie du IXe siècle. pris sur la page de P.J. Vallot

La Celle-les-Bordes :

on la trouve mentionnée « Cella » dans le cartulaire de l’abbaye de Coulombs, en 1152, et « La Celle-aux-Bordes » au XVIIe siècle.

Cella, celle : la cellule du moine ne pose pas de problème. Mais pourquoi bordes ? S’agit-il de la borda gauloise : la cabane ? Ou de l’ancien français borde : limite, bordure ?

Le nom a-t-il fusionné deux réalités (un monastère + un hameau) pour se doter d’une double toponymie ?

Hanches :

« Hantiae » en 1120, « Hanche » au XIIIe siècle, « Hanches » au XVe siècle…

« Hantiae » pourrait venir du gaulois ant- (avant, devant) + suffixe -ia, ou du latin antea (devant), et dans les deux cas son origine serait donc topographique.

Mais « Hanche » évoque aussi l’anatomie, peut-être pour décrire un relief en forme de courbe ? 
Le nom a-t-il basculé ainsi d’une origine topographique à une métaphore corporelle ?

Saint-Martin-de-Nigelle :

« Nigellae » en 1145, « Nigelles » au XIIIe siècle, « Saint-Martin-de-Nigelles » au XVIe siècle.

« Nigellae » pourrait aussi bien venir du latin nigella (noirâtre), en référence à un sol sombre, que du nom d’un certain Nigellus (diminutif de Niger).
Et le « Saint-Martin » qui a été ajouté tardivement en raison d’un culte local, masque peut-être l’origine première.

Orphin :

« Orfiniacum » en 1152 devient « Orphin » au XIIIe siècle.

Or, si « Orfiniacum » suggère une origine latine -et il s’agirait alors du domaine d’un nommé Orfinus- « Orphin » pourrait aussi venir du celtique or- (or, lumière) complétée par le suffixe fin (suffixe obscur).
Le nom a-t-il été reconstruit à partir d’une racine celtique après la chute du -acum de son origine latine ?

Les Molières :

C’est ma préférée !

Quoi de plus évident, en effet, que de penser que le nom de cette commune, attesté sous la forme Moleriae en 1186, Molleriæ, Mollariæ au XIIIe siècle, Esmolières en 1648, vient du latin mola, qui désigne la meule de moulin, puisque les carrières de pierres meulières ont été son activité principale durant plusieurs siècles. C’est du reste l’explication que retient Wikipedia.

Oui… sauf que les carrières des Molières n’ont été exploitées qu’à partir du XVIIème siècle, 5 siècles après l’usage de ce toponyme, même si des pierres meulières étaient déjà extraites plus tôt aux Trous (aujourd’hui Boullay-les-Trous) commune limitrophe…

Il existe, certes, des cas où le toponyme a été inspiré par la présence d’une ressource naturelle connue, sans avoir encore été exploitée (Ferrière et son gisement de fer, par exemple) mais ils sont beaucoup plus rares que ceux liés à des caractéristiques directement visibles et utiles.

Les historiens sont donc plus nombreux à rattacher les Molières au latin mollis, molle. La région aurait donc été une terre molle, humide en raison de la présence d’un affluent de l’Yvette. De fait, les terriers ou les chartes de l’abbaye de Port-Royal, proche, décrivent souvent des terres « molles et fertiles« . C’est une caractéristique qui devait avoir beaucoup plus de sens pour ses habitants qu’un gisement inexploité.

Les linguistes y ajoutent de solides arguments liés à l’évolution des noms, qui les rattachent à mollis plus qu’à mola (mais les premières sources sont peu nombreuses, et des erreurs de copistes pourraient très bien expliquer, ici le doublement d’un L, là un E, où un A aurait été attendu…).

Et ce serait donc… par hasard qu’il y a eu, au lieu-dit Les Molières… des meulières !

C’est en tous cas l’explication qu’a privilégiée la commune, lorsque, en 1793, elle a choisi le nom de « les Mollières ». Mais l’abandon en 1801 d’un L pour aboutir à sa forme actuelle a probablement été influencé, par l’existence de ses carrières, alors en pleine activité.

Nous serions alors dans le cas, fréquent, où les habitants réinterprètent un nom ancien en fonction de leur vécu actuel.

(Aucun rapport, mais rappelons que J.B. Poquelin ne s’est jamais expliqué sur le choix de son nom d’auteur de Molière.)

Bref, vous l’avez compris : il y a encore de belles énigmes à résoudre (et je n’ai évoqué ici que la toponymie des noms de villes, une infime partie de tous les noms anciens qui racontent l’histoire de notre beau pays d’Yveline)…

J’ai lu quelque part : » un nom de lieu, c’est comme une couche de peinture sur un tableau : chaque époque en ajoute une nouvelle, et il faut gratter pour voir les précédentes. » 

 

Christian Rouet
juin 2026

 

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