Les orchidées de Rambouillet

Quelle est la fleur qui symbolise le mieux Rambouillet ? Assurément le muguet, qui pousse dans notre forêt et dont la fête constitue depuis 1906 la principale manifestation touristique de Rambouillet, avec son défilé de chars et l’élection de sa reine.

Cependant, il n’en a pas toujours été ainsi, et à cette même époque, Rambouillet était réputée … pour ses orchidées.

Leur souvenir semble avoir disparu. Je vous propose d’en cueillir quelques unes ici.

L’orchidée

Le philosophe et botaniste grec Theophraste la baptisa ainsi, du grec orchis, testicule, pour la forme subjective de ses tubercules jumelés. Preuve que l’on peut être précis, sans être très romantique !

Vieilles de près de 100 millions d’années les nombreuses variétés d’orchidées ont fait l’objet de nombreuses études dès le XIXème siècle, et Darwin s’en serait inspiré pour sa théorie de l’évolution.

Avec la découverte de pays exotiques, cette fleur connaît en Europe un engouement exceptionnel. Des expéditions sont envoyées dans le monde entier pour apporter à prix d’or des espèces rares aux riches collectionneurs. La spéculation intense qui accompagne cette mode rappelle un précédent du XVIIème siècle en Hollande : la tulipomanie, première bulle spéculative. Le prix de tulipes qui avait dépassé 10 fois le salaire annuel d’un artisan, s’était effondré en quelques jours, ruinant des milliers de spéculateurs.

Au XIXème siècle, c’est en Angleterre que la spéculation s’envole. A l’époque on importe uniquement des orchidées sauvages. Mais l’anglais Benjamin Williams publie en 1871 un premier Orchid manual grower’s, et de nombreux producteurs réussissent à la faire pousser en serre, et à en faire une activité florissante pour répondre à la demande croissante.

Les riches bourgeois de Paris partagent très tôt cet engouement pour cette fleur précieuse, et la France l’importe massivement, principalement depuis la Belgique, qui est alors le plus gros producteur mondial d’orchidées en serre.

Dallemagne & Cie

Jean Linden, botaniste, explorateur, horticulteur est le grand spécialiste belge des orchidées. Il crée une entreprise horticole qui possède en 1880 des succursales à Bruxelles, Gand et Paris.

Son fils Lucien hérite de sa passion et de son entreprise. Après ceux de son père, ses livres sur les orchidées font autorité.

Auguste Dallemagne, fils d’un gros industriel parisien du bâtiment, est ingénieur dans le chemin de fer. Au décès de son père, il choisit de vivre de ses rentes. C’est un collectionneur passionné d’orchidées, et constatant le succès de ses plantations personnelles, dans sa propriété de Rambouillet, il choisit d’en faire une activité professionnelle. Il se rapproche donc de Lucien Linden et lui propose de prendre une participation dans la société « Dallemagne & Cie », qu’ils créent ensemble le 5 novembre 1895.

L’entreprise d’horticulture s’installe à Rambouillet, au 2 rue du Bel-Air (c’était alors le nom de la rue qui bordait au sud la place André Thome, remplacée aujourd’hui par la petite rue de la Légion d’Honneur qui longe la Lanterne).

Dallemagne apporte ses capitaux, et s’implique à fond dans cette aventure-passion. Linden apporte ses compétences professionnelles, et ses réseaux commerciaux.

La nouvelle église Saint-Lubin a été inaugurée en 1871. Quelques années après, le tribunal et la prison ont été construits en face de la gendarmerie : le centre de Rambouillet se déplace.

Cependant, en cette fin de siècle, le plateau est encore peu bâti. Les terrains agricoles de la ferme de Troussevache, ses champs, les vignes du coteau cèdent progressivement place à un habitat résidentiel, mais la société peut encore y acquérir un terrain important, où elle construit 2000 m2 de grandes serres pour abriter plus de 30 000 plantes. Les vieux Rambolitains ne les ont sans doute pas oubliées, car elles sont restées en place longtemps après leur exploitation.

L’entreprise prospère. En quelques années elle devient le principal producteur français d’orchidées de serre, alimentant chaque jour en fleurs coupées le marché parisien.

En 1894 elle obtient le grand prix d’honneur à l’Exposition Florale de Paris, ainsi que la médaille d’or pour l’orchidée la plus rare (« cypripedium insigne Dallemagnanum »), et durant des années collectionne prix et récompenses.

Le 9 octobre 1900 les deux associés se séparent, et Dallemagne poursuit seul l’exploitation de ses serres de Rambouillet.

C’est la première guerre mondiale qui met fin à son exploitation, faute de charbon pour maintenir la température nécessaire aux orchidées.

Auguste Dallemagne

A la tête d’une entreprise florissante, qui contribue par la qualité et le renom de ses fleurs au prestige de Rambouillet, Auguste Dallemagne devient rapidement l’un des notables les plus en vue de la ville.

On le trouve donc au conseil municipal, puis conseiller d’arrondissement en 1898. Il est en outre président ou vice-président de nombreuses associations : la Caisse d’Epargne, la société de secours mutuel du Bureau de Bienfaisance, le comité des fêtes etc… Il est nommé commandeur du Mérite agricole et officier de l’Instruction publique.

Et on le retrouve naturellement derrière la création en janvier 1904 de la société d’horticulture de Rambouillet, qui organise chaque année dans ses serres expositions et concours.

la famille Dallemagne (collection Ch & M Painvin)

Il décède à Rambouillet à l’âge de 82 ans, le 15 mai 1938.

La fin des serres de Rambouillet

Les serres de Dallemagne ont continué à faire partie du paysage de Rambouillet, et à faire la joie des enfants du quartier qui allaient s’y amuser en cachette.

Un tel emplacement ne pouvait pas échapper à l’intérêt de la Ville, et tout le quadrilatère sud-ouest de la place a été entièrement transformé, pour abriter aujourd’hui la cité culturelle de Rambouillet.

L’achat du foncier s’est effectué en plusieurs tranches (voir les photos aériennes de Géoportail, ci-dessous). Un centre de paiement pour la Sécurité Sociale a tout d’abord été construit à l’angle de la rue Nicolas Potocki et de la place André Thome. Plus tard, ayant repris à l’occasion de sa fermeture l’emplacement occupé par l’entreprise de chauffage Vaugeois, la ville a pu y installer une médiathèque, et plus récemment le théâtre de la Lanterne. Il ne subsiste, des anciens bâtiments du quartier, qu’un local situé entre le parking et la médiathèque, au 3 rue Gautherin. L’état des anciens locaux professionnels du rez-de-chaussée ne valorise pas le quartier !

Aujourd’hui les serres ont disparu, le souvenir d’Auguste Dallemagne s’est perdu, et c’est le muguet sauvage qui symbolise notre ville.

En langage des fleurs, l’orchidée est la fleur de la passion, la beauté suprême, la sensualité. On associe aux fleurs de muguet la délicatesse, le bonheur, la pureté:

Vous avez une préférence ?

Christian Rouet
décembre 2023

Cet article a 2 commentaires

  1. Bernard Delecroix

    Histoire très intéressante. Je n’avais jamais entendu parlé de cette entreprise. Le temps passe vite ! Ce n’est pas très loin de notre époque et il en reste quoi ? A notre époque il devrait être possible de mémoriser plus facilement les évolutions de notre entourage. Peut être faudrait il organiser nos moyens de mémorisation sans avoir à faire à Google ou Chatgpt. ! Exemple Rambolitain, la création de la zone pavillonnaire de la Clairière Avons nous des archives, des photos, des témoignages ?

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