Les jolies colonies de vacances

Même si vous ne l’avez jamais chantée, vous avez obligatoirement entendu un jour la chanson que Pierre Perret a consacrée en 1966, avec autant d’humour que de mauvaise foi, aux colonies de vacances (pendant deux mois Madame de Gaulle avait réussi à la faire interdire à la télévision, ce qui n’avait fait que renforcer son succès) !

Etaient-elles aussi horribles qu’il le chantait ? Certainement pas, et elles ont marqué un progrès social formidable à leur époque. La décennie 1960 a été leur âge d’or, à Rambouillet comme partout en France.

Souvenons-nous !

Les colonies de vacances apparaissent au XIXᵉ siècle dans un contexte où l’enfance devient progressivement un enjeu social, sanitaire et éducatif.

Jusqu’alors les enfants issus des milieux populaires travaillaient tôt dans l’agriculture, les manufactures ou les mines. Cependant, la révolution industrielle permet d’importantes  transformations économiques, politiques et sociales en Europe.  En France, les lois de 1841 règlementent le travail des enfants, et l’interdisent en dessous de 8 ans. En 1892 la durée du travail est limitée à 6 heures par jour pour les moins de 12 ans, et à 12 heures au-delà. En 1894 le travail est interdit avant 13 ans, et limité à 10 heures par jour avant 16 ans… En parallèle, l’école est devenue laïque, gratuite et obligatoire jusqu’à 13 ans, avec les lois Ferry de 1881 et celles qui les ont suivies.

Au fil de ces réformes le statut de l’enfant connaît ainsi une transformation profonde : il n’est plus seulement une force de travail, mais il devient un sujet à instruire, à protéger et à soigner.

A soigner ? Ce sont justement des considérations sanitaires qui sont à l’origine des premiers séjours pour enfants, à la campagne. En France, les premières “colonies” sont organisées par des philanthropes et médecins soucieux d’éloigner les enfants des villes industrielles polluées et de lutter contre la tuberculose et la malnutrition. Les séjours visent autant à offrir un air pur qu’à structurer le temps de l’enfant dans une perspective éducative inspirée des mouvements pédagogiques protestants. 

Dès les années 1880, les patronages religieux, très actifs dans les milieux populaires, jouent un rôle moteur dans le développement des colonies. Les organisations catholiques y voient un moyen de moraliser la jeunesse, de l’encadrer et de lui offrir un prolongement des œuvres paroissiales.

Au début du siècle Baden-Powel lance le scoutisme en Angleterre. Ce mouvement catholique de jeunesse et d’éducation populaire  gagne la France en 1910.

En réaction, les patronages laïques développent en parallèle leurs propres structures, souvent liées à des cercles sociaux ou syndicaux républicains. Ces colonies visent autant l’éducation morale et civique que la santé physique. Le cadre est fortement structuré : vie collective, discipline, chants, marches, activités en plein air. On parle alors de “vacances éducatives”.

L’enfant se retrouve ainsi au centre d’une compétition entre l’Eglise et les mouvements laïcs.

En août 1911, la « société de patronage de l’instruction laïque du canton de Rambouillet », offre une excursion de quatre jours en Normandie à dix garçons et dix filles du canton reçus les premiers au certificat d’études. « La récompense est en même temps un excellent moyen d’éducation pour les jeunes filles et les garçons qui en profitent ». (Progrès de Rambouillet du 19 août 1911)

Après la Première Guerre mondiale, l’idée de vacances populaires progresse avec le mouvement de réforme sociale. Quitter durant quelques semaines son cadre de vie habituel pour « coloniser » un lieu différent, c’est le ressort fondamental de la colonie.
Les municipalités commencent à prendre en charge des colonies pour les enfants des familles ouvrières, à la campagne, à la mer, à la montagne. A Rambouillet, en 1936, c’est à madame Thome-Patenôtre que les enfants doivent leur premier séjour en bord de mer.

Le Front Populaire joue un rôle indirect mais décisif. Les congés payés de 1936 ne concernent pas directement les enfants, mais ils modifient la perception sociale des vacances : les loisirs deviennent un droit : il n’y aura plus de retour en arrière…

1943

Les colonies se démocratisent. Elles ne sont plus seulement caritatives ou confessionnelles : les CE d’entreprises les utilisent pour renforcer la solidarité ouvrière ; les grandes associations (Ligue de l’enseignement, Francas (Francs et Franches Camarades ), Jeunesse au plein air…) structurent des réseaux nationaux. Les colonies y gagnent une dimension pédagogique : autonomie, jeux sportifs, apprentissage de la vie collective…

Tandis que les enfants de Rambouillet rêvent de montagne ou de mer, les enfants de Paris viennent en vacances aux Mesnuls ou à Rambouillet

En 1947 encore, c’est grâce à la générosité de Mme Thome-Patenotre que ce groupe de jeunes filles du canton prend la route de la montagne, mais la « Colonie de vacances des enfants de Rambouillet » est constituée le 5 juin et dispose dès lors de subventions municipales.

Les années 1960-1980 sont l’âge d’or des colonies de vacances qui se multiplient et se professionnalisent. L’État réglemente les colonies, impose des normes de sécurité, de qualification (BAFA, BAFD), et promeut une pédagogie plus active.

En 1959 la ville de Rambouillet investit.

Elle achète tout d’abord une propriété à proximité de Royan : « les Epeaux ».

les Epeaux

Des travaux qui durent plusieurs années l’équipent pour recevoir une centaine d’enfants chaque saison : une cuisine moderne, avec cuisinière et friteuse à propane, une intendance, des w.-c. extérieurs et un lavabo collectif, ainsi qu’un garage, sont terminés en 1962.

L’année suivante : une infirmerie avec salle de soins, salle d’isolement et une petite salle commune, deux bâtiments destinés aux chambres des enfants (24 par bâtiment), avec chambres de surveillants, et sanitaires. Des ateliers proposent des activités manuelles en complément des jeux et excursions.

La mixité n’est pas encore de mise : les garçons viennent 4 semaines en juillet, les filles en août.

En 1962 la ville achète le chalet du « Portique » dans la station alpine de Saint-Chaffrey, à 1km de Serre-Chevalier. C’est la MJC qui peut en profiter la première, organisant 5 stages de ski de 12 jours à des jeunes Rambolitains. Le chalet est équipé pour accueillir 20 personnes, et des travaux sont rapidement budgétés pour augmenter sa capacité d’accueil. Du matériel de ski est à la disposition des stagiaires.

Le Portique à Saint-Chaffrey

En 1970, avec l’équipement du 2ème étage, le chalet peut recevoir jusqu’à 30 personnes. Il s’agit de groupes d’enfants, mais aussi, en dehors des vacances scolaires, d’adultes : élèves infirmières, assistantes sociales, et même groupes de personnes âgées.

En 1976, le recrutement d’un couple, habitant Saint-Chaffrey assure une continuité d’entretien et de gestion rationnelle que facilitent les nombreux aménagements effectués tant en confort qu’en matériel divers notamment de cuisine.

C’est également en 1962 que la ville crée le Centre Aéré de Rambouillet.

« Les centres aérés sont des centres de loisirs organisés à la périphérie des agglomérations, destinés à accueillir dans des installations permanentes les enfants de moins de 16 ans, pendant les périodes de congé scolaire. »

Il s’agit toujours de proposer des loisirs en groupe aux enfants, et notamment à ceux des familles les moins favorisées, mais cette fois le changement de région n’est plus l’élément principal.

Les enfants y font les mêmes activités qu’en colonies de vacances, mais restent hébergés dans leur famille à Rambouillet.

Le CA de Rambouillet connaît un succès rapide et croissant : 120 enfants de 6 à 14 ans sont accueillis en 1962, 180 en 1963 et 250 de 5 à 14 ans en 1964…

Le Conseil municipal loue aux Eaux et Forêts, avec un bail de I8 ans, renouvelable, une parcelle boisée de 3,50 ha près de l’Etang d’Or. Les établissements scolaires, inoccupés durant les vacances, sont utilisés : les écoles Gambetta et Foch, à Pâques, le lycée l’été, avec accès à la piscine.

En 1966 un petit bâtiment préfabriqué est construit derrière la salle Patenôtre.

En 1972 la ville rachète le local qui avait servi de chapelle provisoire pour Sainte Bernadette. Démonté et remonté sur le terrain de l’étang d’Or il permet d’offrir des activités d’initiation à l’équitation, à la voile sur l’étang (sur optimist), et au canoë.

En 1977 un centre est ouvert rue du Vieil-Orme à la Clairière, et un second rue Dreyfus, afin d’augmenter les capacités d’accueils, et de les rapprocher du centre-ville pour limiter les transports.

En 1960 la Maison des Jeunes et de la Culture de Rambouillet est créée. Je lui consacrerai un article complet.

En janvier 1968, une classe de 30 garçons de La Louvière a suivi un programme pédagogique presque normal,  dans un cadre de neige et soleil : classe le matin avec leur instituteur habituel, et ski l’après-midi avec des moniteurs diplômés.

classe de neige de Rambouillet 1971

C’est une nouvelle évolution : cette fois le loisir, les activités sportives et collectives, ne sont plus proposés pour occuper les vacances, mais ils sont intégrés dans l’éducation scolaire. Et l’on se prend à rêver d’une école où le sport aurait toute l’année une place privilégiée, comme dans certains pays anglo-saxons.

Cette première classe de neige s’est déroulée dans un chalet situé à environ 3 kilomètres du Col de la Faucille, dans le Jura, face au Lac Léman et à l’imposant massif du Mont-Blanc.

La ville prend en charge le financement de l’opération, y compris la fourniture de chaussures et de skis. Une participation modeste est demandée aux familles; les plus modestes d’entre elles  peuvent être aidées par la Caisse des Ecoles qui fournit même bonnets, chandails et gants.

En 1976 ce sont six classes de neige qui partent au centre René Vigneaux, aménagé par l’Association des Pupilles des Yvelines, à Saint-Laurent-du-Jura. A partir de 1978 la station de Morzine lui est préférée pour son équipement et son enneigement.

1977 Castel-Brulé à Cancale

En 1977 une classe de mer est organisée sur le même principe. Hébergés au castel de Barbe-Brûlée à Cancale, les enfants font des stages de voile, étudient le milieu marin  (flore, faune, activités) et découvrent l’histoire de Saint-Malo et du Mont-St-Michel. Ces classes abandonnent ensuite Cancale pour Oléron-Boyarville .

Classe de mer et classe de neige constituent, avec des organisations similaires, les classes de nature : probablement un bien beau souvenir pour des générations d’enfants rambolitains.

À partir des années 1980–1990, la fréquentation des colonies de vacances baisse, partout en France. Elles sont victimes de la diversification des loisirs, du développement des séjours linguistiques… mais aussi de nouvelles normes qui entraînent une hausse de leurs coûts ( par exemple l’alignement obligatoire de la rémunération et des horaires de travail des moniteurs sur ceux des salariés…).

Cependant, les colonies restent un élément structurant de la culture éducative française, souvent sous la forme de séjours thématiques (sport, science, patrimoine) et de dispositifs sociaux ciblés (bons vacances, aides CAF).

Classes de nature, Centre Aérés, MJC remportent toujours le même succès.

Christian Rouet
avril 2026

PS : les photos sont tirées des Bulletins Municipaux de Rambouillet (1960-1980)

Cette publication a un commentaire

  1. Janvier 1968
    Ecole Primaire des garçons de La Louvière ( Instituteur Mr Laforgue ) très bon souvenir de cette classe de neige à Gex le Pailly si mes souvenirs ne me font pas défaut… et une grande première à Rambouillet.

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