Tout savoir sur les élections municipales... de 1983

A quelques semaines des élections de mars 2026, les pronostiqueurs pronostiquent, les sondeurs sondent et madame Irma consulte sa boule en cristal.
Je ne sais pas si le terme existe, mais en opposition à « avant-première », cet article propose une « après-dernière », en revenant sur les élections… de mars 1983.

Chacun pourra faire un rapprochement avec les élections d’aujourd’hui et en conclure… ce qu’il voudra. Pour ma part je me contente ici de rappeler un vote auquel les moins de 61 ans n’ont pas pu participer.
Mon dieu, où sont passées toutes ces années ?

La fin des trente glorieuses

La France a connu après la guerre une période de développement qu’avec nostalgie nous qualifions depuis le livre de Fourastié de « trente glorieuses ».

Nos entreprises profitent alors d’une demande intérieure considérable avec la reconstruction de la France (soutenue par le plan Marshall), les besoins liés à une forte natalité et à l’apparition du progrès dans tous les domaines. C’est le début de la société de consommation et des loisirs de masse.

La protection douanière limite l’entrée des produits étrangers, et les entreprises françaises vendent sans concurrence dans notre empire colonial.

Le pays bénéficie de matières premières et d’une énergie bon marché, tant par ses ressources métropolitaines que grâce à ses colonies. Sa main d’oeuvre profite d’une formation solide et sa productivité, portée par la mécanisation, croît sans cesse. Le chômage est très faible et les entreprises font venir des milliers de travailleurs émigrés pour assurer les travaux les plus pénibles.

Tirant parti de ces avantages, la France dégage chaque année un surplus de richesses moyen de 5,9%. En simplifiant, on peut résumer l’affrontement droite/gauche de cette époque à la question : comment répartir chaque année cet excédent de richesses en réduisant les inégalités criantes de notre société, sans décourager l’esprit d’entreprise ? Ou plus simplement : comment favoriser au maximum les pauvres en défavorisant au minimum les riches.

Durant ces trente ans la France vote à droite. Certes, les progrès sociaux sont lents mais ils sont réguliers. L’ascenseur social fonctionne et les parents peuvent espérer que leurs enfants vivront mieux qu’eux. Dans ces conditions, suivre la gauche sur la voie de réformes plus brutales n’est-il pas un pari risqué ? L’exemple des économies socialistes a de quoi laisser prudent.

Mais les avantages de la France s’estompent et disparaissent bientôt.

Pour baisser le prix de revient d’un produit industriel il faut le fabriquer en quantités importantes, or les marchés captifs de l’empire disparaissent. Nos entreprises doivent donc trouver de nouveaux débouchés. Pour exporter il faut accepter d’importer : c’est la fin des barrières douanières et le début de la mondialisation.

La France l’aborde avec de sérieux handicaps. Les mines, exploitées depuis des siècles, s’épuisent  et les entreprises doivent importer minerais et matières premières. En 1973, le prix de l’énergie s’envole avec le premier choc pétrolier. Les avantages sociaux dont profitent les Français ont été acquis en période d’abondance. Ils ont été adossés aux salaires et non aux impôts, au moment où les entreprises pouvaient les payer. Aujourd’hui, ils deviennent un frein au développement et les entreprises délocalisent.

La construction de l’Europe, pour créer un marché commun, se heurte à la méfiance générale : la droite y voit l’abandon de la souveraineté de la France, sans comprendre que celle-ci est déjà perdue. La gauche y voit la menace d’un alignement des salaires et avantages sociaux sur la moyenne européenne, sans comprendre qu’aucun pays ne peut s’écarter durablement des conditions de ses concurrents.

Dans ce contexte, une part croissante de l’électorat, mal renseignée sur la situation économique, est séduite par les promesses de l’opposition. Aux élections présidentielles de 1974, Giscard d’Estaing ne l’emporte que faiblement contre François Mitterand qui a réussi l’union des partis de gauche.

A Rambouillet, les résultats des élections municipales de 1977 ont été fortement influencés par la personnalité de Jacqueline Thome-Patenôtre. Celle-ci a été maire, députée, sénatrice, ministre et elle bénéficie d’un ancrage local exceptionnel.

Radicale de gauche, elle a adhéré au Programme Commun en 1972. Il a été difficile à des militants communistes qui avaient toujours combattu la milliardaire qu’elle était, de s’allier à elle, mais la discipline de vote a été respectée. Lors des élections municipales de mars 1977, tous les membres de sa liste d’union de la gauche (6 radicaux de gauche, 7 socialistes, 3 communistes, 2 syndicalistes et 9 non-inscrits) ont été élus au premier tour, face à la liste de la majorité présidentielle, dirigée par Jean-Daniel Camus, conseiller du président Giscard d’Estaing.

Cependant, l’année suivante Mme Thome-Patenôtre, députée sortante, est battue aux législatives par le docteur Nicolas About, maire de Montigny, candidat de droite (50,17%/49,83%). En 1979, elle occupe la 5ème place dans la liste de Servan-Schreiber aux élections européennes. La défaite est rude : 4,95% des voix à Rambouillet (1,84% en résultat national).

le grand débat

En 1981, François Mitterand l’emporte sur Giscard d’Estaing, affaibli par des réformes mal comprises dans son parti, le choc pétrolier, une ridicule affaire de diamants offerts par le président Bokassa, et torpillé par son ancien premier ministre Jacques Chirac.

En juin 1981 l’assemblée est dissoute, et, dopé par les résultats de la présidentielle, le socialiste Guy Malandain l’emporte facilement aux législatives contre le docteur About (53,39%/46,61%).

Pourtant, malgré cette vague rose, aux élections cantonales de mars 1982, Christine Boutin, maire d’Auffargis (droite) l’emporte sur Malandain, conseiller général sortant, dans le canton de Rambouillet.

A la surprise générale, Jacqueline Thome Patenôtre ne se représente pas aux élections municipales de 1983. L’année suivante elle sera élue au Parlement Européen sur la liste de Simone Veil, son adversaire de 1979. Ses détracteurs affirment que sa place sur une liste de droite, aurait été sa récompense pour avoir permis à Gérard Larcher de la remplacer à la municipalité de Rambouillet.

Les gens sont méchants ! Est-ce en pensant à son amie qu’Edgard Faure disait « ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent » ? Cette année-là il soufflait sur Rambouillet.

Les municipales de mars 1983

Quatre listes s’affrontent dans une ambiance tendue où les clivages nationaux prennent le pas sur les questions locales.

La « liste de la majorité présidentielle » qui regroupe tous les partis de gauche, est dirigée par Jacques Lepetit, conseiller municipal sortant.
Elle comprend 11 enseignants et seulement 2 commerçants et 1 artisan retraité. Un maire-adjoint et 4 conseillers municipaux sortants se représentent avec lui.

Face à cette liste, la droite en présente trois.

On retrouve la fracture nationale entre Giscardiens et Chiraquiens. La liste « Action et gestion municipale » est entraînée par Christine Boutin maire sortante d’Auffargis, élue l’an dernier conseiller général du canton. Un adjoint au maire sortant l’a rejointe.
Cette liste a l’investiture de l’UDF, le parti créé pour soutenir V. Giscard d’Estaing.

Une seconde liste est soutenue par le RPR de Jacques Chirac. Elle a repris les membres de l’association AGIR, qui avait soutenu la candidature de Jean-Daniel Camus aux élections de 1977. Un conseiller municipal sortant s’est joint à elle. Dirigée par le vétérinaire Gérard Larcher elle prend tout simplement le nom de « liste Gérard Larcher ».

Et comme c’est souvent le cas lorsqu’un scrutin local semble trop dirigé par les partis nationaux, une 4ème liste « d’opposition nationale et de défense des intérêts locaux » est menée par Marcel Paccou, président de l’Institut de Langue Française, suppléant de l’ex-député About, sous le nom de « Union pour le renouveau de Rambouillet ». (U.P.R.)

La campagne

Comment séduit-on les électeurs quand les réseaux sociaux n’existent pas ? Par des professions de foi, des tracts, des affiches, des articles dans la presse locale et des réunions publiques…

Les journaux locaux (Toutes les Nouvelles et l’édition locale de l’Echo Républicain ) ouvrent largement leurs colonnes à tous les candidats, leurs opposants, leurs soutiens, avec tous les droits de réponse imposés par la loi. Je compte 35 articles en 2 semaines ! Les municipales font vendre et les querelles plus que les compromis !

Les documents qui sont déposés dans nos boîtes aux lettres sont encore loin des publications en quadrichromie sophistiqués qui nous sont distribués aujourd’hui. Les plus élaborés utilisent la bichromie, ce qui marque déjà un progrès par rapport aux documents précédents !

Et comme les réseaux sociaux ne sont pas indispensables pour propager de fausses informations, ou des calomnies, la campagne n’en manque pas. En 1977 les adversaires de MmeThome-Patenôtre avaient répandu l’idée qu’elle voulait porter la population à 40 000 habitants, alignant Rambouillet sur le modèle de Trappes !

En 1983 c’est un «comité ras-le-bol» qui voit, dans le soutien discret qu’apporte la maire sortante à Gérard Larcher, la preuve que celui-ci est « un otage de la gauche radicale ».

Il est toujours difficile d’évaluer l’effet de ce genre de désinformation. « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose », disait Beaumarchais !

Heureuse époque cependant où, sans méconnaître l’engagement politique d’une partie de la presse, nous accordions tout de même un minimum de confiance à « la chose écrite » !

Les programmes

Vous l’avez sans doute remarqué : nous avons le plus grand mal à nous souvenir aujourd’hui des causes pour lesquelles nous étions prêts à nous battre hier.

Relire les programmes d’autrefois est plein d’enseignements. Cela nous rappelle quelles étaient les attentes des électeurs puisque, pour être élu, il faut s’engager à les satisfaire. Et quelques années après, pourquoi certains problèmes sont-ils oubliés ? Parce que quelqu’un a su les résoudre ? Ou parce que nous avons pris conscience qu’il existe des menaces plus sérieuses… que nous oublierons demain ? Comme le dit  Daniel Kahneman : « Rien dans la vie n’est aussi important que vous le pensez au moment où vous y pensez. » 

les programmes. cliquez pour ouvrir

En résumé le budget, avec la maîtrise de l’augmentation des taxes et impôts locaux vient en tête des promesses de la droite, inquiète des mesures gouvernementales. De même la menace qui plane sur l’enseignement libre conduit à des promesses pour soutenir Sainte-Thérése et le projet d’un lycée privé.

L’emploi est un souci : Rambouillet est devenue une cité dortoir, faute d’emplois locaux. Trois listes sur 4 promettent de favoriser des implantations industrielles.

Aucune inquiétude par contre, pour le commerce du centre-ville. L’installation de grandes surfaces convient aux consommateurs, mais les pas-de-porte de la rue de Gaulle continuent à se vendre à prix d’or.

La sécurité est évoquée par tous, avec la promesse d’accroître (un peu) les forces de police… et de pompiers, mais cette préoccupation est seulement en 7ème position sur 8 dans le programme Larcher, en 6ème sur 8 dans celui de Boutin, 5ème sur 11 à l’UPR, et absente de la liste de gauche.

La santé est naturellement évoquée. Rambouillet ne manque pas de médecins généralistes qui continuent à se protéger de la concurrence par une règle de numérus-clausus, valorisant ainsi leur clientèle. Le problème c’est l’insuffisance des crèches et des nourrices dans une ville où la natalité reste forte.

Et tous s’accordent sur l’importance de la culture, des loisirs, du tourisme…

Je vous laisse étudier le détail de ces propositions, et comparer avec les professions de foi qui détermineront votre vote dans quelques semaines. Il n’existe pas, alors, de débat clivant sur un dossier important : seulement des nuances entre les projets, et le vote va se faire davantage sur la couleur politique des listes que sur les projets municipaux.

Les résultats

Les listes de Rambouillet qui comprenaient 27 membres en 1977 sont passées à 35 membres, et le vote se fait pour la première fois sans panachage.

Au soir du premier tour la liste de gauche est en tête dans 4 bureaux de vote sur 7, et obtient un total de 34,55% des suffrages exprimés, devançant de peu la liste Larcher.

Ce résultat appelle une remarque : une liste de soutien présidentiel profite de la victoire d’un président, si les élections ont lieu immédiatement après son élection. C’est généralement le cas des législatives.

Mais l’état de grâce ne dure pas longtemps. Dans le cas de Mitterrand, il avait satisfait ses électeurs en faisant immédiatement voter la retraite à 60 ans, la 5ème semaine de congés payés et la réduction du temps de travail hebdomadaire. Mais il s’en était suivi une première dévaluation du franc de 3% le 1er octobre 1981, une seconde de 5,75% le 12 juin 1982. Une troisième de 8% avait été reportée au 21 mars 1983, mais était déjà prévisible, et depuis juin 1982 le plan de rigueur de Delors apportait la preuve que l’économie française ne pouvait pas supporter le coût de ces mesures.
Mitterrand avait donc déjà déçu une partie de son électorat et ces élections municipales arrivaient trop tard pour que la liste Lepetit puisse profiter de l’image présidentielle.

Derrière la liste Lepetit, les 3 listes d’opposition dépassent toutes le seuil de 10% qui leur permet de se maintenir.

Il y a eu 69,5% de suffrages exprimés. Pour mémoire il y en avait eu 71,5% aux élections de 1977. Le nombre d’inscrits est passé entretemps de 11 296 à 13 548.

Comment gagner ?

L’opposition est donc majoritaire, mais divisée. Si toutes les listes se maintiennent, la gauche devrait passer.
Un désistement de la liste Paccou n’aurait pas eu de grandes conséquences : son électorat se serait probablement réparti entre absentions et listes restantes sans changer leur scores.

Le maintien des listes Larcher et Boutin aurait reproduit localement le scénario de la présidentielle, et la liste de gauche aurait pu gagner. Devant ce risque, et malgré de fortes réticences,  UDF et RPR se sont donc entendues pour fusionner leurs listes.

Gérard Larcher en a conservé la tête, et Christine Boutin s’est vu promettre le poste de première adjointe en cas de succès. 

Au second tour, la liste Larcher-Boutin l’emporte avec 53,20% des votes exprimés. Elle obtient 17 élus issus de la liste Larcher et 10 de la liste Boutin. La liste de la majorité présidentielle, avec 37,80% de voix obtient 7 élus. Elle a amélioré son score entre les deux tours, à l’image des résultats nationaux qui marquent un sursaut de la gauche , mais reste très loin des vainqueurs.

Quant à la liste de Marcel Paccou, qui avait fait 11,20% au premier tour, elle baisse à 8,99% et seule sa tête de liste est élue.

Le 13 mars 1983 Rambouillet, à gauche depuis la guerre, devient une ville de droite modérée. Elle le reste élection après élection et à la veille de celles de 2026 elle l’est toujours.
Pour Gérard Larcher, c’est le début d’une carrière politique impressionnante.

Christian Rouet
février 2026

Laisser un commentaire