La rue Clemenceau, il y a un demi-siècle

La rue des Petits-Champs, qui aboutissait… dans de petits champs, est devenue rue Joseph Agricol Viala en 1794, pour célébrer un jeune volontaire de la garde nationale tombé héroïquement près d’Avignon. Elle est rue Georges Clemenceau depuis le 11 février 1930.

Entre 1907 et 1910 elle fut prolongée jusqu’à la rue Gambetta, suivant un premier tracé qui empruntait celui de l’ancienne sente des vignes, puis suivant son tracé définitif, en 1924. (renseignements et plans tirés de « l’Historique des rues de Rambouillet » de JBlecon, édition SHARY).

Elle s’arrêtait initialement au croisement de la rue d’Angiviller – qui se terminait alors en impasse vers l’Est (à droite).

C’est la partie que je vous invite à parcourir avec moi aujourd’hui, en remontant le temps d’un demi-siècle. Pourquoi cette période ? Tout simplement parce que nous y avons vécu, mon épouse, ma fille et moi, de 1974 à 1986.

Sans doute mes souvenirs auront-ils un écho chez les Rambolitains qui ont connu la ville à cette époque.
Pardon aux autres ! Ils pourront toujours comparer ce qu’est devenue cette rue, avec ce qu’elle était alors.

Vous l’avez compris : il s’agit ici de souvenirs personnels dont j’assume pleinement le côté subjectif !

Je me souviens …

Je me souviens que la rue était en stationnement alterné, 15 jours côté pair, 15 jours impairs. Il ne fallait pas oublier le changement ! Il n’y avait pas de parcmètre, mais un policier municipal, un grand avec une moustache, qui ressemblait un peu au facteur Tati de Jours de fête, passait contrôler. Sympa, il tapait au carreau pour prévenir de son passage et fermait les yeux 10 minutes, si nécessaire !

la Gerbe d'Or
l’hôtel de la Gerbe d’Or vers 1910

Avec une façade sur la rue de Gaulle, et l’autre sur la rue Clémenceau, l’hôtel restaurant de la Gerbe d’Or avait occupé longtemps tout l’angle gauche, avant d’être divisée en plusieurs lots.

La pointe de ce triangle, avec une vitrine dans chacune des deux rues, était devenue un magasin de confection pour hommes. Originaire des Deux-Sèvres, M. Olivier avait trouvé dans le premier bulletin de la profession qui réapparaissait après la Libération, deux fonds de commerce à vendre. Il avait choisi celui de Rambouillet pensant y trouver une clientèle fortunée. Déçu il s’était rapidement tourné vers le prêt-à-porter et s’était fait alors une belle clientèle.

« Rambouillet, c’est le miroir aux alouettes ! On imagine des clients fortunés, mais le gros de la clientèle c’est la Louvière ou Groussay. Et puis, maintenant, la Clairière : des cadres, certes, mais trop endettés pour le moment » !

Sa réflexion me revient chaque fois que je vois la création d’un commerce qui a manifestement surévalué le potentiel de Rambouillet.

En face, l’angle droit du croisement était occupé par l’hôtel-restaurant de la Poste, ainsi nommé depuis l’ouverture du bureau de Postes au n°6 (lire cet article)

La fenêtre de sa petite cuisine était toujours ouverte, et le chef Pierre Kobik avec une organisation et une efficacité incroyable avait un oeil sur ses fourneaux, le second sur la salle où officiait son épouse, et le troisième suivait l’activité de la rue. Rien ne lui échappait.

Il servait alors, dans une salle trop petite, la meilleure cuisine de la ville.

Un grand panneau des Affichages Dauphin, recouvrait une bonne partie de son pignon. Le mur en a conservé la trace.
Vous souvenez-vous qu’à cette époque il y avait ainsi de nombreuses affiches en ville ?

Le numéro 3

Dans cette ancienne partie de la Gerbe d’Or, Azzo avait ouvert son agence immobilière.

Azzo, comme tout le monde l’appelait, c’est Marcel Azzopardi. Avec Jeanine, son épouse, ils avaient tenu successivement une discothèque, l’Ottawa-Night-Club, puis un restaurant, le Drink-Store près de la mairie (aujourd’hui Bisson), avant de se reconvertir dans l’immobilier qui connaissait alors un développement rapide.

En complément de son agence, Azzo avait ensuite monté une petite entreprise de construction. Je crois me souvenir qu’il avait également représenté une compagnie d’assurances, proposant ainsi l’ensemble des services en lien avec l’immobilier.

En 1976 il avait libéré son local, et Robert Cazanave, le beau-frère d’Olivier, y avait créé une chemiserie, avec son épouse, pour profiter de la complémentarité costumes-chemises.

Cazanave avait été longtemps technicien dans le cinéma. Il fourmillait d’anecdotes sur les tournages, dont celui des Racines du ciel, et avait un formidable talent de conteur. Davantage passionné par le jeu d’échecs, que par son magasin, il avait créé le club d’échecs de Rambouillet où nous nous retrouvions chaque semaine, dans une salle de l’annexe de la mairie, rue Lachaux. Quand je rentrais assez tôt, il venait me proposer une partie, laissant sans remords son épouse tenir seule la boutique….

Quand Cazanave avait pris sa retraite, Coccinelle, une boutique de cadeaux, l’avait remplacé. Quelqu’un me rappellera-t-il le nom de la jeune femme brune qui la tenait ?

Le numéro 2

Si Azzo avait libéré son local en 1976, c’est parce qu’il avait alors acheté les chambres de l’hôtel de la Poste, côté rue Clémenceau, tandis que Kobik achetait les murs du restaurant.
Il avait transformé son lot en boutique, avec deux vitrines qui encadraient l’entrée, et son agence avait tout simplement traversé la rue.

Plus tard il avait transféré son activité rue de la Louvière, dans un immeuble qu’il venait de construire, et le local de la rue Clémenceau avait été repris par madame Moufflet, pour y créer un magasin de mode, à l’enseigne de « Caroline couture ».

Le numéro 5

C’était jusque là une maison de ville. Un cordonnier, précédemment à côté de la sous-préfecture, occupait la première moitié du rez-de-chaussée. Sa fenêtre avait été agrandie en vitrine. Ai-je su un jour son nom ?

Serge Rabillard avait ouvert une galerie de tableaux dans la partie droite de ce même rez-de-chaussée.

Officier de carrière, Rabillard avait quitté l’armée au décès de son frère, pour éviter à sa belle-soeur le dépôt de bilan de sa menuiserie, au Perray-en-Yvelines. Il lui avait racheté ses parts, avait négocié des accords avec les créanciers, et réussi finalement à apurer le passif. Après quoi, il avait mis ses locaux en location. La zone artisanale du Perray s’était développée, et le loyer que lui versait la société Shüco, lui avait permis de créer une improbable galerie d’art dont les clients étaient fort rares.
Passionné par l’art et le patrimoine, il avait été l’un des premiers, à rejoindre madame Champrenault pour créer la SAVRE (Sauvegarde Architecturale du Vieux Rambouillet et de son Environnement).

Plus tard, quand Shüco lui avait acheté ses locaux, il avait quitté Rambouillet pour devenir franchisé des Editions d’Art de Rambouillet (cet article), à Perpignan. Une agence immobilière avait alors racheté le magasin.

Derrière, dans la petite cour de la Gerbe d’Or, un expert-comptable d’Epernon avait essayé sans succès, pendant un an, de transformer un petit garage, en bureau secondaire.

Le numéro 4

Fils du célèbre concepteur de sièges, Gilbert Steiner avait ouvert vers 1970 une boutique de meubles contemporains sous l’enseigne Artform. Ses meilleurs sièges étant dans la vitrine, c’est là qu’il invitait ses rares clients à l’heure du whisky.
Je me souviens lui avoir acheté notamment des fauteuils cannés de Thonet. Sur ses conseils, j’avais ensuite demandé à Pierre Chaboche, le chef d’atelier du garage Sofriga, de les laquer en blanc dans sa cabine de peinture ! Nous étions sceptiques quant au résultat… à tort !

Déçu par la clientèle de Rambouillet, qui était alors attirée davantage par le Salon des Antiquaires du Rotary, ou la copie de meubles anciens, que par Knoll, Eames ou Paulin, il avait quitté Rambouillet, pour aller organiser, je crois, … des pêches au requin, à la Rochelle!

M. et Mme Houel avaient alors créé dans cette boutique le Coffre à jouets, pour le plus grand bonheur des enfants. Le magasin avait vite été trop petit pour leur activité, et ils l’avaient alors transféré rue de Gaulle à la place du magasin de meubles Rambouillet Mobilier.

Aquatica, avec les « a » d’Artform

Michel Artigot avait repris l’emplacement pour son magasin Aquatica : vente de poissons rares et aquariums. Le magasin avait su attirer une clientèle régionale.

Les « a » d’Artform, qui ornaient la façade retrouvaient ainsi une légitimité, et bien des Rambolitains ont dû les penser gravés pour lui !

Quand Artigot était parti au Caire, ouvrir une agence de voyages (son épouse était Egyptienne), son frère avait poursuivi cette activité qui a profité longtemps de la tendance au cocooning.

Le numéro 6

Blangonnet avait repris les locaux de la poste, pour son entreprise de peinture. Ses 3 bureaux en enfilade occupaient la moitié du rez-de-chaussée, tandis que l’atelier et la zone de stockage occupaient le grand local, derrière la cour, qui avait abrité l’ancienne salle des fêtes de la Renaissance.
Il fallait, chaque soir, que les camionnettes rentrent dans la cour en suivant un ordre imposé, dans un savant jeu de pousse-pousse sans un centimètre carré de trop.

les 6 et 6bis de la rue Clemenceau vers 2010

Au numéro 6bis, ancien logement du receveur, nous occupions la seconde moitié du rez-de-chaussée, et tout l’étage, avec un minuscule jardin qui n’attrapait le soleil que deux heures par jour, en plein été. C’est Azzo qui nous avait trouvé cette location. Nous y avons passé 12 années fort agréables. J’aurais aimé devenir propriétaire plus tôt, mais chaque fois que nos capacités d’emprunt augmentaient de 15%, les prix montaient de 20% !

A sa retraite, Blangonnet avait cédé son entreprise à Pierre Fournier, qui avait su en poursuivre le développement, travaillant pour le Château, les administrations ou les particuliers.
Le jour où j’avais repeint moi-même, en bleu, notre porte, Fournier m’avait fait part, avec tact, de sa crainte que les passants puissent penser que ce travail avait été exécuté par son entreprise. Je ne comprends pas que nous ayons pu devenir amis avec si peu de considération pour mes talents !

Le numéro 7

C’était une simple grange, perpendiculaire à la rue. L’architecte Marcel Joubert l’avait rénovée pour y transférer son cabinet, à l’étroit dans ses bureaux de la rue Sadi Carnot. Une petite pièce, en rez-de-chaussée, donnait sur la rue, et un escalier interne conduisait à une grande salle aux belles poutres, en étage au dessus des garages de la cour de la Gerbe d’Or.

Par la suite, M. et Mme Baud y avaient tenu une boutique pour vendre les stocks de porcelaine blanche qui leur restaient de leur entreprise de Gazeran, et la grande salle, avait accueilli des cours de danse.

Le numéro 11 (?)

Après deux jardins et une maison de ville, une petite pension de famille la Trompe de chasse disposait de quelques chambres, et servait ses repas à des habitués, à l’angle de la rue d’Angiviller.

Sa démolition vers 1980 avait permis d’agrandir le carrefour … et d’y faire renaître le vignoble de Rambouillet, dans ce qui était autrefois le début de la « sente des vignes » !

la rue Clemenceau en 1975

Nous n’irons pas plus loin aujourd’hui. Je citerai seulement, plus haut vers la rue Gambetta côté impair, le Garage Central de Claude Lesueur, une maison de couleurs (Mercier ?) reprise ensuite par un ébéniste, l’entreprise de déménagement Fuchs et la boulangerie de J-Y. Jarry, qui sera le plus ancien commerçant de la rue, lorsqu’il prendra sa retraite en 2015.
Et côté pair, l’entreprise de serrurerie Sédilot, les meubles Périchon, et le garage Knoll.

Ce sera une autre promenade !

Chacun de ces commerces a continué à changer plusieurs fois d’activité et de propriétaire depuis cette époque.

En écrivant ces souvenirs, je constate qu’il y a un demi-siècle, une majorité de commerces étaient encore tenus par des couples : M. et Mme Olivier, M. et Mme Cazanave, M. et Mme Kobik, M.et Mme Azzopardi, M. et Mme Houel, M. et Mme Baud… Or c’est devenu ensuite l’exception (sauf pour les activités alimentaires artisanales). Le petit commerce, comme la petite exploitation agricole, a, de plus en plus souvent, besoin de compter sur un salaire régulier extérieur (souvent celui du mari, dans le commerce, et de l’épouse, à la ferme).

Je relève aussi qu’entre 1965 et 1975, de nombreuses maisons d’habitation ont été transformées en locaux commerciaux (comme ici les numéros 2, 3 , 4, 5 et 7).
Être propriétaires des murs d’une boutique assurait alors un revenu sans risque, favorisé par des règles fiscales avantageuses, et une législation d’exception (le bail commercial 3-6-9).
Depuis, le mouvement s’est inversé. Les entreprises artisanales ont été contraintes par les nouvelles règles de circulation, de stationnement, et la chasse aux nuisances, de quitter le centre ville.
Plus haut dans la rue, Sédilot, le Garage Central, Perichon, Fuchs (et demain le garage Knoll) ont été ainsi remplacés par de nouveaux immeubles.
Et si, pendant longtemps, les promoteurs ont cherché à associer des boutiques en rez-de-chaussée à des logements en étage, à l’évidence la formule s’est épuisée aujourd’hui. Plus question de créer de nouveaux magasins qui ne trouveront pas preneur.
De nombreuses boutiques restent d’ailleurs vides même si, globalement, Rambouillet résiste plutôt mieux que beaucoup de villes sinistrées.

Enfin, vous l’avez sans doute ressenti en me lisant : je me souviens de l’ambiance chaleureuse de cette rue. C’est seulement aujourd’hui que nous prenons conscience du rôle précieux que les commerçants et les artisans jouent dans l’animation d’un centre ville.

A l’époque, il semblait logique de leur imposer le payement d’une patente, pour leur permettre d’exercer leur activité. Demain il nous semblera sans doute tout aussi logique, de leur verser une subvention pour animer nos rues, comme il nous semblera logique de rémunérer nos agriculteurs pour qu’ils assurent l’entretien de nos paysages.

Christian Rouet
9 janvier 2022

 

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