Marie Roux, maire de 1904 à 1935

Apportons tout de suite une précision qui s’impose à notre époque où le genre pose problème : au XIXème siècle Marie était un prénom souvent utilisé pour des hommes. Un statisticien curieux et désœuvré a relevé que 126 des 1032 Compagnons de la Libération de sexe masculin avait le prénom de Marie en 1er ou 2ème prénom.
Sans doute son usage s’explique-t-il par l’approbation en 1815 du culte marial par le pape Pie VII, les apparitions de la Vierge à Paris en 1830, à Lourdes en 1854, ou la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception le 8 décembre 1854 par le pape Pie IX . Mais alors pourquoi ce prénom a-t-il quasiment cessé d’être utilisé seul au cours du XXème siècle, alors que personne ne s’étonne de le trouver dans des prénoms composés, comme Jean-Marie, ou sous sa forme latine de Mario ?
Quoi qu’il en soit les trois maires qui se sont succédé à Rambouillet de 1885 à 1935, Marie Gautherin, Marie Roux et Marie Humbert se sont prénommés Marie et c’étaient tous trois des hommes, n’en déplaise à certaines listes officielles qui n’acceptent pas que Jacqueline Thome- Patenotre ait été la première femme à diriger notre ville ( et Véronique Matillon la seconde ).
C’est de Marie Roux que nous parlerons aujourd’hui. Ses mandats ont duré 31 ans, durant lesquels la ville de Rambouillet a connu de profondes transformations.

L’homme et l’avoué

Il naît à Redon, Ille-et-Vilaine, le 13 juin 1863. Son père est receveur à la gare de Redon et sa mèreest marchande de draps. Il a deux frères et deux soeurs.
Avec sa licence de droit, obtenue à Redon il monte à Paris, où il travaille dans une étude d’avoués. Il y occupe rapidement le poste de « premier clerc ».
On lui connaît plusieurs activités bénévoles qui prouvent chez ce jeune avoué, Parisien de fraîche date, une certaine ambition, et une volonté de servir. Il les manifestera durant ses mandats rambolitains.

En 1900 il épouse Rose Montpays, une jeune veuve, originaire de Pau, qui a suivi à Paris son premier mari. Ils auront une fille.
Rose jouera un rôle discret mais efficace auprès de son mari, en équilibrant par sa gentillesse le caractère de Marie Roux, qualifié par ses amis de « réservé » et par ses adversaires de « froid et hautain ».
Durant la guerre elle se dévouera durant quatre ans comme infirmière-major bénévole à l’hôpital du Perray-en-Yvelines.
Marie Roux s’installe à Rambouillet début 1901, peut-être pour reprendre la charge de Maîtres Hüe et Papin, et ouvre son étude au 12bis place de la Foire (Félix-Faure).
A cette époque les justiciables sont assistés par des avoués,
rompus aux formalités juridiques, qui préparent les dossiers et assurent tous les actes de procédure, et par des avocats qui plaident devant la Cour. Les deux professions coexisteront longtemps; après de nombreuses réformes, la profession d’avocat achèvera d’absorber celle d’avoué en 2012.
Cependant, Marie Roux est avoué-plaidant ( on le dit aussi avocat-avoué ) c’est-à-dire qu’il cumule les deux activités, plaidant lui-même les dossiers qu’il a préparés.
Comme tout nouvel inscrit à un barreau il commence par hériter des dossiers d’assistance judiciaire dont les professionnels installés ne veulent pas, et on trouve ainsi trace d’un premier dossier le 6 août 1901, puis d’un second le 23 septembre 1901 : deux affaires de divorce sans grand intérêt.
Toutefois sa clientèle va vite se développer, et lui apporter notoriété et aisance financière.
La maison qu’il achète 6 rue Chasles dispose d’une annexe désignée lors de son acquisition comme « remise, sellerie et écurie » qui devient au cadastre de 1910 « une étude ».
Il abandonne alors son bureau du 12bis place de la Foire à la banque Couturier, déjà installée au 12.
Les Roux habiteront là jusqu’à leur départ de Rambouillet en 1936. Sans doute son épouse avait-elle conservé des liens avec sa famille de Pau, puisque c’est là qu’ils prendront leur retraite, et que Marie Roux décédera le 7 mai 1954 à quatre-vingt-dix ans.

Les élections

Quand Marie Roux s’installe à Rambouillet, le maire est Marie Gautherin. Il a été élu une première fois aux élections de 1884, et réélu en 1888, 1892, 1896 et 1900 (à l’époque les mandats municipaux sont de 4 ans).
Son mandat est apprécié. Comme l’écrit le Progrès, qui n’hésite pas à prendre parti à la veille de
l’élection de 1900 pour les conseillers sortants : « Jusqu’ici ils ont toujours réussi; il est donc naturel et de l’intérêt de la ville que nos affaires municipales continuent à leur être confiées ».
Toutefois lors des élections suivantes, en mai 1904, la situation a changé. Gautherin se représente, mais il a cette fois face à lui quatre listes d’opposition. Cumulant déjà les mandats de maire et de
conseiller général, il a voulu se présenter en outre au poste de député lors d’élections partielles le 31 mars 1901, (suite à la destitution d’Habert :https://yveline.org/marcher-sur-lelysee/) et il a été battu dès le premier tour. Cette candidature a été mal acceptée par les Rambolitains, et son échec l’a affaibli. En outre, comme c’est souvent le cas, la durée de sa gestion a lassé.
Marie Roux se présente, en dernière place sur la liste de Clérice conseiller sortant passé à l’opposition.
En ballotage au premier tour, il est le dernier candidat à être élu au second tour, et doit son siège à une avance de seulement 10 voix sur le suivant.
Le dimanche 15 mai 1904, le conseil municipal qui vient d’être élu se réunit pour désigner le maire et ses deux adjoints.
Gautherin est candidat à sa réélection. La majorité du conseil souhaite l’écarter, mais aucun volontaire n’est prêt à briguer son poste. Peut-être faut-il rappeler que la fonction de maire n’étant pas rémunérée, il faut, pour la choisir, disposer d’un certain revenu !

Au premier tour Daubignard est élu par 17 voix sur 23 ( Gautherin : 6 ) mais il refuse son élection.
Au second tour Daubignard est élu à nouveau par 15 voix ( Gautherin 5, Lorin 1, Clérice 2) et à nouveau il refuse son élection.
Les conseillers reportent alors leurs voix sur Lorin. Au troisième tour celui-ci est élu avec 17 voix ( Gautherin : 5, Clérice 1 ). Mais à son tour il refuse son élection.
Les tractations vont bon train pour trouver un candidat. Finalement lors du quatrième tour, Marie Roux reçoit 16 voix ( Gautherin 5 et Pregent 1)… et accepte sa nomination.
« Habemus papam » ont dû se réjouir, en des termes plus républicains, nos élus locaux !

A quarante ans, quasiment inconnu à Rambouillet où il ne vit que depuis trois ans, Marie Roux devient donc maire, à la surprise générale. Peut-être même à la sienne ?

Ses électeurs semblent satisfaits de sa gestion, puisqu’il est réélu aux élections de mai 1908, puis à celles de mai 1912 (un mandat de 7 ans en raison de la guerre ).
Cependant aux élections du 30 novembre 1919 Roux doit affronter une liste d’opposition menée par le docteur Marie Humbert, qui s’oppose à lui depuis plusieurs années et ne cache pas ses ambitions. Il s’agit plus d’une querelle entre deux fortes personnalités que de programmes différents.
Ils sont tous deux élus au premier tour, et le 10 décembre lors de l’élection au poste de maire, Humbert l’emporte par 14 voix contre 6 à Roux : il a réussi à retourner plusieurs membres de la liste sortante, et Roux, trop confiant en son bilan l’a sous-estimé.

Marie Roux reste dont simple conseiller municipal, et sa carrière politique semble ainsi terminée. Or le dimanche 5 septembre 1920 moins d’un an après son élection, Humbert se tue dans un accident de voiture : un des pneus de son Hispano-Suiza a éclaté dans un virage près de Berchères-la-Maingot.
Le conseil élit son remplaçant le dimanche 17 octobre … et Marie Roux retrouve son fauteuil.
Il le conserve lors des deux élections suivantes, en 1925 et 1929 ( le mandat est alors porté à six ans).
En 1935 il est âgé de 72 ans et ne se représente pas. Il est remplacé par Emile Degois.
Marie Roux quitte le tribunal de Rambouillet en septembre 1936 à la dernière audience des vacances judiciaires, et le 10 octobre il fête son départ avec ses anciens collègues, au Relays du Château, avant de quitter la ville.

Curieuse carrière politique que celle de Marie Roux, élu conseiller municipal pour 10 voix d’avance, élu maire par défaut, battu après trois mandats, et réélu un an après parce que son principal opposant a été victime d’un accident de la route ! Il a détenu longtemps (jusqu’à madame Thome-Patenotre) un record de longévité en étant maire durant 31 années.
Son bilan Comme a dit la reine Victoria, qui savait de quoi elle parlait : « pour faire beaucoup il est nécessaire de régner longtemps. »
Elu sous la présidence de Louis Loubet, Marie Roux est resté maire sous celles d’Armand Fallières, de Raymond Poincaré, de Paul Deschanel, d’Alexandre Millerand, de Gaston Doumergue, de Paul Doumer et d’Albert Lebrun, et sous 55 gouvernements successifs d’une IIIème République qui en changeait souvent.
Il a vu passer la population de Rambouillet de 6 165 habitants en 1904 à 7 267 en 1935, Sans doute la ville aurait-elle connu un développement similaire sans lui. Il est toutefois logique que le candidat Roux se soit attribué à chaque élection le mérite de tout ce qui a été réalisé durant son mandat. Or, en ce début de siècle, la ville a bénéficié de nombreuses réalisations dans tous les domaines : la création d’un Syndicat d’Initiatives, la construction d’égouts, un abattoir municipal, le monument aux morts, le développement des écoles, le percement de nouvelles rues…

Je n’évoquerai ici son action que dans deux domaines très différents : la période de la guerre 14-18, et la Fête du Muguet. Mais on retrouve Marie Roux dans nombre des articles que je consacre à Rambouillet !
Pour la guerre, voici le bilan que Marie Roux en tire lui-même dans sa campagne électorale de 1919 :

« Réception des réfugiés, œuvres du tricot du soldat et du prisonnier de guerre qui a permis l’envoi de nombreux colis… Ouvroir municipal qui procure plus de 150.000 francs de salaires aux femmes de mobilisés, et qui a nécessité de ma part des avances fort élevées…
Ravitaillement : on peut dire que Rambouillet n’a manqué de rien. Distribution de gibier et de vêtements d’enfants. Vente de lait au Pont Hardi et à la Mairie. des wagons de pommes de terre, de sel, de pâtes alimentaires, de pétrole,
d’essence, de charbon, du chocolat , du cidre, du vin sont obtenus et arrivent sans peine…
La municipalité a fait exploiter des coupes de bois en forêt, et distribuer des bourrées et du bois.
Grâce à de nombreuses démarches notre usine à gaz a toujours eu assez de charbon pour ne pas éteindre ses fours. »
Et Marie Roux de conclure sans trop de modestie :
« Que mes adversaires le veuillent ou non, je serai dans l’histoire de Rambouillet le maire de la grande guerre comme monsieur Delamotte fut celui de 1870-1871. »

On sait qu’à cette élection Marie Roux a été malgré tout battu par le docteur Humbert, qui, mobilisé comme médecin militaire, a fait son devoir sur le front. Deux candidats, deux façons de servir en temps de guerre, l’une sans doute plus ingrate que l’autre.

En second lieu j’évoquerai naturellement la Fête du Muguet, car c’est à cette manifestation que le nom de Marie Roux reste principalement attaché.
Lors de sa première édition, le 13 mai 1906, elle s’insère dans un calendrier des fêtes déjà bien chargé :

23 avril : Foire de la Quasimodo sur la place de la Foire (Félix-Faure)
27 mai : le Grand Pardon d’Anne de Bretagne à Montfort-l’Amaury
27 mai : Fête des sapeurs pompiers de Seine-et-Oise à Rambouillet (à droite la
couverture du Petit Journal lui est consacrée )
1er juin : Fête de Grenonvilliers
4 juin : Fête patronale de Saint-Fort à Poigny-la-Forêt
10 juin : Fête de la Rosière Blanche à Dourdan
10 juin : Fête du Buissonnet à Gazeran
17 juin : Festival de musique de Chevreuse (…)

Marie Roux et la reine du muguet

Le compte rendu de cette première fête du muguet, parait la semaine suivante dans le journal local (photo de gauche). Il est certes chaleureux,
mais on voit que la fête n’a mérité que quelques lignes : guère plus qu’une fête de quartier !
La seconde édition de la fête, le 26 mai 1907 est déjà plus ambitieuse, avec plusieurs concours, une tombola etc… Cependant il semble que ce
soit lors de la troisième fête, le 24 mai 1908, que Marie Roux a vraiment su mobiliser sa ville.
Ecoutons le :

« Le but que nous avons cherché en fondant, il y a deux ans, la Fête du Muguet, est comme celui du Syndicat d’initiative, d’attirer à Rambouillet une clientèle qui lui manquait: celle, des touristes.
Pour obtenir ce résultat, il est nécessaire de faire connaître partout le nom de Rambouillet et sa forêt; le meilleur moyen n’est-il pas d’associer intimement le nom de notre ville à celui d’un produit naturel ou manufacturé dont la seule énonciation évoque aussitôt le nom de Rambouillet.
(…) Eh bien ! Nous voulons que désormais toutes les élégantes comme aussi les trottins parisiens ne puissent pas mettre un brin de muguet à leur corsage sans penser immédiatement à Rambouillet. Il faut surtout qu’elles aient le désir de venir elles-mêmes cueillir, avec leurs doigts de fées, la hampe gracieuse et embaumée qui pousse dans nos bois.
(…) Et chacun voudra voir le pays enchanteur qui donne le jour à cette fleur si vantée. Les
Rambolitains s’apercevront alors que le muguet est pour eux la poule aux œufs d’or qu’il importe de conserver avec une sollicitude quasi maternelle; et ils se montreront reconnaissants envers lui en organisant chaque printemps la fête du muguet. »

Marie Roux avait-il vraiment cet objectif ambitieux dès la première édition de 1906, ou a-t-il pris conscience du potentiel de cette fête après sa seconde édition ? Quoi qu’il en soit, son discours montre une conception des relations publiques fort rare pour l’époque, et prouve un véritable talent de communiquant qu’il mettra durant trente ans au service de Rambouillet … et de sa propre image..
On sait comment la fête a gagné en importance au cours des années : un bal, le cinéma en plein air, le théâtre de verdure, un feu d’artifice… Le 12ème Cuirassiers participera au défilé. La Duchesse d’Uzès prêtera sa meute.
Aux vélos fleuris succéderont les chars fleuris qui en deviendront l’attraction principale, et à partir de 1911 cette municipalité profondément républicaine décidera même de se donner chaque année… une reine. La Fête du Muguet connaîtra ainsi durant plus d’un siècle un succès incontestable, attirant les touristes par milliers. Elle contribuera grandement à la renommée de Rambouillet, au point qu’il s’avérera bien difficile de la réinventer, lorsque cela s’avèrera indispensable.

Mais plus que la fête elle-même, je pense que ce dont Rambouillet est réellement redevable à Marie Roux, c’est de l’idée excellente et tellement moderne, d’avoir compris tout l’intérêt qu’il y avait à associer le muguet à la ville.
En reconnaissance de son long mandat, et même si l’action de Marie Roux s’était limitée à la seule promotion de Rambouillet, on peut donc estimer qu’il aurait mérité mieux que de donner son nom à la petite place du Marché aux Herbes, derrière la mairie.

Christian Rouet

Cette publication a un commentaire

  1. Christy annie

    Rammbolitaine ayant vécu longtemps placé Marie Roux j’ai été très intéressée par
    Ce très riche article. Félicitations , merci infiniment
    Annie Christy

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