Des jouets par milliers...
Petit papa Noël,
Quand tu descendras du ciel,
Avec des jouets par milliers,
N’oublie pas mon petit soulier…
Ecrite en 1946, la chanson « Petit papa Noël » détient le record du single le plus vendu en France. Si les héritiers de son interprète principal, Tino Rossi, ne perçoivent plus de droits depuis 1999, ceux de ses auteurs-compositeurs Henri Martinet, mort en 1985, et Raymond Vincy, mort en 1968, recevront des droits d’auteur jusqu’en 2056.
De quoi s’acheter des jouets par milliers…
C’est du marché des jouets que je voudrais vous entretenir aujourd’hui, à travers la presse locale.
Parcourons la rue commerçante de Rambouillet au début du XXème siècle… pour constater que nous n’y trouvons aucun magasin de jouets !
Il en existe pourtant déjà à Paris. Le mythique « Au nain bleu », en référence au Nain Jaune, un jeu peut-être aujourd’hui oublié (?), et à la couleur bleue du premier magasin créé par Jacques Chauvière en 1836. Ou encore les boutiques de jouets du Passage Jouffroy, créées en 1845…
Naturellement il n’existe pas de clientèle suffisante pour rentabiliser de telles boutiques en province, et Rambouillet devra attendre longtemps pour disposer de son premier magasin spécialisé.
Alors, en attendant l’ouverture de ces magasins, où le Père Noël s’approvisionnait-il ?
Beaucoup de jouets étaient fabriqués à la maison par un adulte adroit à utiliser son Opinel pour tailler un sifflet, un petit bateau, un moulin à placer sur un ruisseau… Les autres jouets étaient distribués par plusieurs réseaux.
Les colporteurs
Marchands ambulants, ils passaient à domicile, dans les fermes les plus éloignées et participaient à toutes les foires et les marchés importants. On les trouve mentionnés dans tous les articles de la presse locale, notamment lors des fêtes patronales, à Rambouillet, Dourdan, Saint-Arnoult, Montfort…
Ils vendent des jouets en bois (sifflets, moulins à vent, toupies…), des poupées grossières, des jouets fabriqués artisanalement ou dans des régions spécialisées comme le Jura ou les Vosges.

En 1880 Séraphin-Fernand Martin, mécanicien de génie, crée sa société à Paris, et exploite avec succès deux idées lumineuses : d’une part, fabriquer des petits automates bon marché, faits de fils de fer et de bouts de tissu, animés d’un mécanisme d’horlogerie, et, d’autre part, représenter les gens de la rue ou les artisans au travail, une thématique alors inédite. Son « Bonhomme Martin » se vend d’abord par l’intermédiaire des petits camelots, puis dans les grands magasins comme le Louvre ou le Printemps.
Son entreprise recevra de nombreuses récompenses, et bénéficiera d’une notoriété mondiale. Elle ne fermera qu’en 1960.
Le concours Lépine

Et à propos de récompenses, citons le concours créé en 1901 par le préfet de police de la Seine, Louis Lépine. C’est à l’origine « l’Exposition des jouets et articles de Paris », et de nombreux inventeurs viennent soumettre leur invention à un jury. Dès sa première session, la presse en fait « le Concours Lépine du jouet ». En 1904 le concours s’ouvre à de petites inventions dans des domaines autres que le jouet, qui reste cependant majoritaire.
Le jouet se démocratise
Une médaille au Concours Lépine ? Rien de tel pour faire connaître ses jouets, être encouragé à investir pour en baisser les prix par du travail en série, et les vendre dans tout le pays.
En cette fin de XIXème siècle Noël commence à s’imposer comme une fête familiale et à concurrencer le premier janvier, jour traditionnel des étrennes. Le jouet a définitivement pénétré la société bourgeoise de consommation.

Les premiers grands magasins parisiens utilisent les enfants pour attirer la clientèle de leurs parents. Cette période de Noël vient très opportunément occuper les rayons avant la période du blanc inaugurée par Boucicaut dans son magasin du Bon Marché.
Rappelons que notre sculpteur animalier Gaston Le Bourgeois a créé après la guerre de 14-18 « l’atelier des mutilés », puis l’usine du « Jouet de France » à Puteaux une oeuvre de solidarité où les mutilés de guerre fabriquaient jouets et meubles en bois.
Il y a toujours eu des jouets destinés aux garçons, et d’autres aux filles. Rousseau pouvait écrire en 1765 : « Les garçons cherchent le mouvement et le bruit : des tambours, des sabots, de petits carrosses; les filles aiment mieux ce qui donne dans la vue et sert à l’ornement ; des miroirs, des bijoux, des chiffons, surtout des poupées : la poupée est l’amusement spécial de ce sexe ; voilà très évidemment son goût déterminé sur sa destination ».(Emile ou de l’Education)
Avec la multiplication des jouets la fin du XIXème siècle conduit à une segmentation plus nette encore, entre les jouets des filles et ceux des garçons. Les Annales de l’éducation de 1811 précisent déjà les jouets qui permettront aux jeunes garçons de défendre la patrie : « les tambours, les fusils, les sabres, les régiments de grenadiers, les chevaux ».
Quant aux petites filles, elles doivent se préparer à leur rôle d’épouse et de mère. Les poupées sont vendues avec une garde-robe, des dinettes, des meubles, des accessoires. Les bébés pleurent quand on leur presse le nombril.
Certains jouets continuent cependant à s’adresser aux garçons comme aux filles : les osselets, les cerceaux… Et si le petit garçon ne pouvait pas jouer à la poupée, sans déchoir de son statut de petit homme, il a cependant droit à un ours en peluche pour s’endormir. Et puis il y a aussi les jouets éducatifs, qui réunissent garçons et filles, et même les grands-parents autour des jeux de l’oie, des petits chevaux, de cartes du monde à mémoriser…

Parmi les incontournables, pour les garçons, il y a le meccano, ce jeu de construction avec ses petites vis qui se perdaient si facilement, et servaient à assembler des pièces de différentes tailles. Un ancêtre du Lego qui apprenait l’usage du tournevis. C’était le jouet qui « permet de devenir instantanément ingénieur, constructeur et inventeur ».
Quand j’étais jeune j’ai hérité du méccano de papa et à mon tour j’ai eu droit à des boîtes pour l’enrichir. La seule différence c’est que mes pièces étaient bleues et jaunes, tandis que celles de papa étaient grises… La filiale française de cette société anglaise avait ouvert à Paris en 1912, elle ne fermera qu’en 2024.
Et je ne dirai rien des petits trains mécaniques et plus tard électriques : une visite au Rambolitrain s’impose !
Les petits rambolitains étaient-ils des enfants gâtés ? Méfions-nous des statistiques et des moyennes : il y avait naturellement d’immenses disparités entre les familles, et le Père Noël ne déposait certainement pas les mêmes cadeaux dans les galoches des petits groussaillons qu’au pied du sapin de la baronne de Rothschild !
Mais les distributions de jouets étaient fréquentes :
« Place d’Armes à deux heures de l’après-midi : distribution de jouets aux enfants des écoles et jeux divers »(Rambouillet, 14 juillet 1889),
« une abondante distribution de jouets, d’oranges, de sucreries variées etc. etc. attendaient les enfants qui allaient bientôt faire leur choix selon le numéro que la tombola allait leur attribuer » (Noël 1899 à la carrière des Maréchaux, Cernay),
« un arbre de Noël réjouira les petits et leur permettra de participer à une distribution de jouets et de friandises »(Tombola des Vétérans, Rambouillet 1902),
« là était dressé un magnifique sapin après lequel étaient accrochés une multitude de jouets, poupées, tambours, soldats, pantins, ballons, jeux de patience etc…»(Emancé, Noël 1906),
« fillettes et garçons ont été comblés de jouets et de friandises » (Abbaye des Vaux de Cernay, Noël 1922)…
Ces distributions proposées par les mairies, les associations, les écoles étaient souvent aussi le fait de généreux donateurs : la duchesse d’Uzés, la baronne de Rothschild, le comte Potocki… comme ce sera le cas, plus tard, de Mme Thome-Patenôtre.
De retour à Rambouillet
Je l’ai dit : pas de magasins de jouets. Mais des jouets en magasin. On en trouve d’abord dans les merceries qui ajoutent à leurs rubans, boutons, fils… des poupées simples, des sifflets, toupies, balles, des petits soldats ou animaux en plomb…
Parmi elles : Le Bon Marché, magasin Bourgouin-Faure repris par M Miot.


D’autres jeux éducatifs sont en vente, avec les livres pour enfants dans les librairies. La publicité de la Librairie Nouvelle (8 novembre 1916) nous apprend qu’elle ne mettra en vente, « en dehors de quelques nouveautés du Concours Lépine 1916, que quelques jolis cadeaux vendus à l’ancien prix. Mais en revanche les clients pourront choisir parmi un stock important de livres amusants ou instructifs et même constituer pour leurs enfants, en guise d’étrennes utiles, un fonds de bibliothèque qui survivra aux joujoux éphémères et très onéreux ».
En fait, la première mention d’un magasin de jouets, je ne l’ai trouvée qu’en 1934, dans l’annonce de la liquidation du magasin « Aux jouets » de Mme Bellanger rue de Groussay.

Aucune trace de ce magasin avant sa fermeture. L’année suivante, il a été remplacé par… une boucherie (Mr Agoutin). Des jouets pour attirer les petits enfants. Un boucher pour les découper et les mettre dans son saloir. Cela vous rappelle sans doute la légende du bon saint Nicolas qui étend sa main sur le saloir, et ressuscite les trois petits enfants ?
En 1909 le catalogue Manufrance est envoyé à 500 000 clients. J’en parle ici parce que les catalogues m’ont toujours fait rêver, et notamment celui-ci avec ses milliers d’hameçons de toute taille (je n’ai pourtant jamais été pêcheur), tous ses modèles de fusils (je n’ai pourtant jamais été chasseur) ou ses pages de machines à coudre (je n’ai pourtant… non plus!). A partir de quand propose-t-il quelques jouets ? Je n’ai pas trouvé le renseignement.
Plus près de nous il y aura le magasin de J-C. Rivalan
Et surtout celui du Coffre à jouets qui ouvre en 1976 rue Clemenceau. Il reprend trois ans après, au 63 rue de Gaulle, le magasin laissé vacant par l’entreprise Rambouillet Mobilier et y exerce son activité jusqu’en 2000.
Depuis, ces magasins sont concurrencés par les grandes surfaces, et les jeux vidéos où l’on s’amuse tout seul au lieu d’aller chercher quelques copains pour une partie de n’importe-quoi. Hélas, le seul échange social proposé par ces jeux c’est le tir à vue de plus en plus réaliste…
Cependant un magasin de la rue de Gaulle propose à nouveau des « jeux de société » qui peuvent intéresser un public de tout âge, et deux magasins de consoles et programmes numériques attirent enfants et grands enfants de la génération informatique.
On pourrait opposer la réflexion de Baudelaire : “Les enfants témoignent par leurs jeux de leur grande faculté d’abstraction et de leur haute puissance imaginative. Ils jouent sans joujoux” à celle de Fernand Raynaud : “Maintenant, quand on rentre dans une chambre d’enfants, c’est plus une chambre d’enfants, c’est un magasin de jouets.”
Mais sans doute ont-ils raison tous les deux. Certes, les enfants ont changé, mais le changement le plus important est sans doute venu des parents, tant il est dur de résister aux sirènes du commerce !
Christian Rouet
Décembre 2025














