A propos de la rue des Juifs
On sait l’importance qu’avait un odonyme (nom de rue) pour la désignation d’un immeuble dans un acte juridique, une vente, un bail, une succession, et ce sont ces documents écrits qui peuvent seuls nous renseigner sur leur usage. Cependant, selon toute vraisemblance, l’enseigne d’une auberge, la demeure d’un personnage connu, la présence d’un monument, d’une croix, d’une mare ou d’un pont, étaient des repères plus important pour nos aïeux, avant la parution des gazettes et l’introduction de l’écrit dans la vie quotidienne.
Je reviens ici sur un odonyme attesté au XVIIIème siècle à Rambouillet, et disparu ensuite : la rue des juifs.
La rue des Juifs
Le Grand chemin pavé de Paris à Chartres, désignait, comme on peut le deviner, la rue principale (et quasiment unique) de Rambouillet. Venant de Paris, le voyageur traversait le hameau de Groussay, pénétrait dans la ville par la Porte de Paris (le Carrefour Maillet), passait devant l’ancienne église, et suivait la rue entre le versant du plateau, au Nord, et le parc du château, au Sud. La porte de Chartres, à la hauteur de l’actuelle sous-préfecture marquait la limite avec le fief de la Motte, et plus loin dans l’actuelle avenue du Général Leclerc, passant devant la Pierre Fite, le voyageur pénétrait sur la commune de Gazeran, dont Napoléon repoussera la limite jusqu’à l’actuel monument aux morts américains.
Au XVIIIème siècle la portion de rue située entre le Carrefour Maillet et l’ancienne église s’est appelée rue des juifs.
Cette appellation est assez surprenante.
Certes il y a eu, en France, et dans d’autres pays d’Europe, de très nombreuses rues des juifs, ou rues de la juiverie (sous l’empire romain, le vicus judaeorum (chemin des juifs) désignait la rue principale du quartier juif). Il s’agissait toujours d’une rue discrète, témoignant de la présence d’une communauté juive.
Près de Rambouillet il y a toujours un faubourg de la Juiverie à Saint-Arnoult-en-Yvelines, et une rue de la Juiverie à Richebourg (avec le hameau de la Juiverie, les Graviers de la Juiverie, et les Sables de la Juiverie).
Les juifs, reconnus citoyens romains par un édit de l’empereur Caracalla se sont installés très tôt en France. Après une période de cohabitation pacifique avec les chrétiens ils se sont vu progressivement interdire presque toutes les professions. Isolés des maisons chrétiennes dans des ghettos, durant des siècles ils ont connu des interdits divers, des spoliations, des pogroms et des exils. Mais, comme leur sort n’était pas plus enviable ailleurs, ils sont revenus en France, chaque fois qu’ils l’ont pu… Il leur a fallu attendre la Révolution pour obtenir difficilement une citoyenneté française, souvent remise en cause.
Cependant, il n’y a pas d’autres exemples d’une rue des Juifs qui aurait été la voie d’accès principale à une ville, et pas davantage celle qui aurait conduit… à son église !
Et de plus, il ne semble pas qu’il y ait eu à Rambouillet, ni à cet endroit, ni ailleurs dans la ville, une communauté juive qui aurait justifié cette appellation.
Alors, pourquoi ce nom ? La seule explication qui me vient à l’esprit, c’est qu’il a été choisi en raison de la présence dans cette rue de l’auberge des Trois Rois (aujourd’hui l’Orangerie des Trois Roys).
Cette auberge n’était pas la seule : on voit sur ce plan que nos aïeux ne risquaient pas de mourir de soif en arrivant à Rambouillet : en 1 l’auberge des Quatre fils Aymon, en 2 La Croix Blanche, en 3 L’image Notre-Dame, en 4 le Cheval Blanc, en 5 les Trois Rois, en 6 L’image Saint-Martin, en 7 le Lion d’Or, en 8 le Pavillon, en 9 le Cygne, en 10 le Mouton et en 11 La Rose Blanche.
L’auberge des Trois Rois évoquait les « rois-mages ». Certes, selon la tradition chrétienne, aucun d’eux n’était juif, mais n’avaient-ils pas été les premiers à reconnaître le caractère divin de l’enfant Jésus, en Galilée, terre du peuple juif ? Nos aïeux faisaient-ils bien la distinction entre la Perse, l’Inde, l’Arabie et la terre des juifs ? Le Moyen-Orient ne se limitait-il pas à deux réalités : le monde juif et le monde musulman ?
Cependant, je ne garantis pas la pertinence de mon explication…
La période révolutionnaire
Dans son Historique des rues de Rambouillet, Jean Blécon nous apprend que la rue des Juifs est devenue la rue Marat, par délibération du 15 juillet 1794.
C’est l’époque où les Essarts-le-Roi deviennent les Essarts-la-Montagne, Montfort-l’Amaury : Montfort-le-Brutus, Saint-Arnoult-en-Yvelines : Montagne-sur-Remarde, Saint-Léger-en-Yvelines : Marat-des-Bois… Versailles se voit proposer le nom de Berceau-de-la-Liberté et Rambouillet celui de Plaintsbois, mais ces noms ne sont pas officialisés.

Cela faisait juste un an que ce conventionnel Montagnard avait été assassiné par Charlotte Corday, arrière-arrière-arrière-petite-fille de Pierre Corneille. Les écoliers n’ont pas souvent retenu de Marat son rôle déterminant dans les massacres de la Terreur, mais tous savent, au moins grâce à David, qu’il a été assassiné dans sa baignoire. Une maladie de peau l’obligeait à prendre continuellement des bains curatifs au soufre.
L’appellation de rue Geoffroy avait été envisagée, mais cette proposition n’avait pas été retenue. Il existe une rue du conventionnel Geoffroy à Fontainebleau, mais ici il s’agissait plus vraisemblablement du grand chimiste Etienne-François Geoffroy 1672-1731). Le nom d’un martyre de la Révolution avait sans doute semblé plus sûr que celui d’un conventionnel encore en activité ou celui d’un savant reconnu par l’Ancien Régime !
Les noms donnés par la Révolution ont été abandonnés sous l’Empire, après n’avoir été, en pratique, que très peu utilisés. Exit donc la rue Marat !

Le 14 septembre 1812 Napoléon s’empare de Moscou que les troupes du tsar et la population ont déserté. La nouvelle parvient rapidement en France, et dès le 1er octobre 1812, le sous-préfet Levasseur, ancien maire de Rambouillet et fervent partisan de Napoléon à qui il doit son poste, décide de faire de la rue Marat la rue de Moskou (avec un K!), en même temps qu’il change le nom de plusieurs autres rues.
Quinze jours après, l’empereur comprend qu’il a été attiré dans un piège et la grande armée entame une retraite désastreuse. La combinaison du froid, de maladies infectieuses, de faim et de fatigue tue des milliers de soldats plus efficacement que le harcèlement des soldats du tsar. On ne saurait donc s’étonner que le nom de rue de Moskou n’ait pas été conservé très longtemps.
L’arrêté de Levasseur est abrogé 18 mois après avoir été pris (et lui-même perdra son poste à la Restauration).
Le XIXème siècle
Le 20 mai 1833 le conseil municipal rebaptise la rue des Juifs, rue de Paris. C’est là un retour à la logique descriptive qui avait conduit à la désignation initiale de Grand chemin pavé de Paris à Chartres. On peut d’ailleurs penser que pour nos aïeux, qu’elle soit officiellement rue des Juifs, rue Marat ou rue de Moskou, la rue était toujours restée la rue de Paris, tout comme la rue Napoléon III, devenue rue de la République, est pour beaucoup d’entre-nous la rue de l’église !
Il reste aujourd’hui une rue de Paris (en fait, c’est une avenue) par laquelle on entre dans Rambouillet par le Nord. C’est celle qui est prolongée par la rue Sadi-Carnot jusqu’à la gare et le Pont Hardy, et qui est devenue la voie principale d’accès depuis Paris (ou vers Paris, venant du centre-ville).
XXème siècle
Le 15 octobre 1934, Raymond Poincaré décède, et dès le 5 novembre le conseil municipal s’empresse de donner son nom à la rue de Paris.
Poincaré avait été président de la république de 1913 à 1920, (avec la lourde responsabilité de diriger la France durant la guerre 14-18 ). Il avait été président du Conseil à cinq reprises entre 1912 et 1929.
Clemenceau qui l’appréciait peu disait de lui : « Le don de Poincaré n’est pas à dédaigner : c’est l’intelligence. Il pourrait faire remarquablement à côté de quelqu’un qui fournirait le caractère » (sous-entendu : dont lui-même est totalement dépourvu !). Ou encore : « Poincaré connaît tout mais rien d’autre. »
Sans doute les Rambolitains ont-ils tenu à honorer celui qui avait fait de fréquents séjours à Rambouillet, lorsqu’il était président. Il y avait notamment accueilli le roi d’Espagne Alphonse XIII le 19 novembre 1913. Peut-être aussi ont-ils voulu assurer le Président Lebrun, élu après l’assassinat de Paul Doumer en 1932, de l’attachement de la ville à la Présidence de la République, leur crainte ayant toujours été que le château ne perde sa qualité de résidence présidentielle ?
En cherchant un peu, on peut même trouver un rapport entre le nom de Poincaré et… la rue des Juifs !

On se souvient, en effet, que de 1894 à 1906, la France a été profondément divisée par l’affaire Dreyfus. Il y avait alors environ 80 000 juifs en France métropolitaine, et « l’affaire » avait révélé dans son extrême violence, l’antisémitisme profond d’une majorité de Français.
Lorsque Dreyfus est condamné, en 1894, Poincaré est député d’une gauche républicaine, modérée… et prudente. Durant quatre ans, il évite de s’engager dans la querelle qui prend une dimension de guerre civile, pour sauvegarder la stabilité des institutions. Prenant ses distances vis-à-vis de Clemenceau, de Jaurès, de Zola, il passe, aux yeux de tous pour un anti-Dreyfusard modéré.
Mais en 1898, devant l’amoncellement des preuves, il estime que l’honneur de la République doit passer avant la défense aveugle de l’armée, et se joint à ceux qui demandent la révision judiciaire du procès. Il est alors considéré comme un traitre par les anti-dreyfusards qui voient même en lui « l’âme de la révision du procès Dreyfus » (1902 Le Patriote meusien).
Une fois Dreyfus réhabilité en 1906, Poincaré — devenu par la suite président du Conseil puis président de la République — s’efforce de réconcilier les républicains. Il nomme même Louis Malvy et Joseph Caillaux, compagnons dreyfusards, dans son gouvernement.
Quant à l’antisémitisme français, il se fera plus discret jusqu’à ce que le zèle avec lequel le gouvernement de Vichy s’associera aux lois anti-juives des nazis en révèle l’importance. Il n’y aura que 4 381 « Justes parmi les nations » pour s’y opposer de façon active, et nous permettre aujourd’hui d’oublier le flot des dénonciations.
J’ouvre une parenthèse, mais, comme le disait Alphonse Allais :“ Si vous avez un peu trop d’air, je la refermerai tout de suite.”
Assurément nos aïeux auraient été bien surpris –à n’importe quelle époque- d’entendre évoquer la civilisation judéo-chrétienne de la France ! Car chrétienne, « la fille ainée de l’Eglise » l’a été sans conteste. Mais juive… ? Or cette expression, inventée vers 1980, s’impose aujourd’hui dans les discours politiques sans que nul n’ose plus la discuter.
Cette trouvaille sémantique et idéologique cherche à masquer des siècles d’antisémitisme chrétien en Europe. Elle tente de réécrire l’histoire occidentale en prétendant que le judaïsme aurait toujours été partie prenante de l’Occident, même quand la réalité historique a le plus souvent été l’exclusion et la persécution.
Si cette expression pouvait servir de rempart à l’antisémitisme en insistant sur le partage de valeurs morales communes, on pourrait s’en réjouir, en minimisant l’importance des influences gréco-romaine, païenne, humaniste ou laïque qui ont bien plus profondément façonné l’Europe.
Mais, en pratique, cette formule sert uniquement à poser une frontière civilisationnelle entre un « Occident judéo-chrétien » et un « Orient musulman ». Accessoirement, elle occulte la dimension orientale du judaïsme alors que l’expression « judéo-musulmane » aurait bien plus de sens historique ou théologique que celle de judéo-chrétien.
Mais qu’importe puisqu’il s’agit seulement d’affirmer, sans le dire explicitement, que parmi les trois religions monothéistes présentes aujourd’hui en France, l’une d’elle n’a rien à y faire…
Et je m’empresse de refermer ma parenthèse.
Après avoir été grand chemin pavé de Paris à Chartres, rue des Juifs, rue Marat, rue de Moskou, rue de Paris, la rue Poincaré a donc conservé son nom depuis 1934.
Elle a été longtemps, comme toutes les rues, à double sens. Elle a été ensuite mise en sens unique, d’abord du Carrefour Maillet vers la place de la mairie, puis comme aujourd’hui, de la place vers le carrefour. Mais malheureusement le stationnement y reste autorisé, malgré la proximité du parking de la place de la Libération. Les véhicules, qui sont de plus en plus larges, empiètent donc régulièrement sur le minuscule trottoir de droite, et comme il n’en existe aucun à gauche, et que les voitures accélèrent dans cette montée, les piétons ont intérêt à l’éviter.
Cela ne fait pas les affaires des quelques commerces qui tentent d’y prospérer !
Christian Rouet
novembre 2025















