L'étang de la Tour
« L’Etang de La Tour est le plus grand des étangs de la région de Rambouillet. Il constitue une des dernières réalisations et la partie la plus amont du complexe hydraulique aménagé sous Louis XIV pour alimenter les fontaines, jeux d’eau et bassins des jardins du château de Versailles. »
Voilà ! Le site de l’Office de Tourisme de Rambouillet Territoires nous dit ici l’essentiel. Cependant ce très bel étang mérite que l’on s’attarde un peu plus longtemps sur ses berges. Asseyons-nous un instant sous un chêne !
Avant Louis XIV
L’existence de cet étang semble avérée au moins dès le XVIème siècle. L’aveu et dénombrement de Jacques II d’Angennes en 1562 décrit « trois estangs en eau courant par bonde l’un appellé l’estang de haullevé et le troisième l’estang du moulin à vent ainsy qu’il se poursuit et comporte tenant d’une part ausdit taillis de Rembouillet et d’autre la Vileneufve d’aultre ausdites terres pasturages du lieu de la Vileneufve ». Et en 1592, dans le partage de la succession du cardinal d’Angennes on retrouve deux de ces étangs : « Item deux étangs à scavoir l’étang de Haut Levé et l’étang de la Tour assiz près Vieil Église » et plus loin « Item le lieu de la Tour où il soulloit anciennement logé le garde des bois dud. lieu » (j’emprunte ces citations à la page FB de l’historien Philippe-Jean Vallot).
Ainsi, on peut comprendre que l’étang « du moulin à vent » serait devenu entre 1562 et 1592 l’étang « de la tour », et imaginer que cette tour, qui a servi de logement à un garde forestier, pourrait être celle d’un ancien moulin à vent désaffecté –même si l’emplacement, relativement éloigné des villages, semble curieux pour un moulin !
Les cartes dressées au XVIIIème siècle, au moment des travaux mentionnent clairement l’emplacement de la tour, aujourd’hui disparue, à défaut d’en préciser l’origine (rappel : les cartes de cette époque sont inversées : Rambouillet est en haut !). Et le plan d’intendance de Vieille-Eglise, dressé en 1785 mentionne dans son descriptif : « Tour en ruine dans le Bois de la Tour ».
Ainsi, quand les cyclistes du Touring-Club sont convoqués le 4 avril 1891 « au bord de l’étang de la Tour –ainsi nommé parce qu’il n’y en a pas », leur réflexion est une marque d’humour, mais aussi d’ignorance : l’étang de la tour est ainsi nommé… parce qu’il y en a eu une !
La Rivière Royale
Pour alimenter le spectacle grandiose des Grandes Eaux de Versailles, voulu par Louis XIV, il a fallu créer ce chef-d’oeuvre hydraulique connu sous le nom de Rivière Royale.
Je vous renvoie à un article précédent pour en avoir le détail.
En résumé : entre 1664 et 1668 les installations de Glagny et de la Bièvre, avec leurs moulins à vent chargés de remonter l’eau vers le château, drainent les eaux de la région de Versailles, de Rocquencourt et du Chesnay.
Entre 1683 et 1684 l’ensemble dit « des étangs inférieurs » récupère les eaux du plateau de Saclay, tandis que la machine de Marly remonte les eaux de la Seine.
En 1684 ce sont les eaux du plateau de Rambouillet qui sont récupérées par l’ensemble des « étangs supérieurs ». Elles alimentent l’étang de Trappes avant de rejoindre celui de Saint-Quentin puis Versailles.
Enfin, en 1685, on y ajoute l’étang de la Tour, le point le plus élevé de la Rivière Royale.
Le couronnement de cet ensemble hydraulique aurait du être l’apport des eaux de l’Eure, captées à Pontgoin en amont de Chartres, jusqu’à l’étang de la Tour, avec un volume espéré de 100 000 mètres cubes par jour. Un canal de 83 km comprenant un aqueduc de 2 km devait être réalisé, mais on sait que ces travaux gigantesques furent interrompus en 1688 pour des raisons financières.
Il en reste un très beau décor pour le château et le golf de Maintenon.
En l’état, l’étang de la Tour est alimenté par la rigole de Saint-Benoît. Elle recueille les eaux de la forêt et de la plaine agricole de ce petit village.
L’étang couvre environ 17 hectares . Sa profondeur maximale est e 3,5 mètres, et sa contenance d’environ 280 000 mètres cubes. Le plan levé au moment des travaux signalait 33 333toises 1/3, soit un peu moins de 13 ha : il en a donc gagné près de 4 depuis le XVIIIème siècle.
Quand la Rivière Royale est pleine (environ 40 000 m3) sa gestion consiste à envoyer de l’eau vers l’étang de Saint-Quentin, en maintenant un niveau « normal » dans chaque étang : 166.57 m à celui de la Tour, 170.55 m aux étangs de Hollande, 170.52 m au Perray, etc.
Si les eaux de l’Eure avaient pu arriver jusqu’à l’étang de la Tour, celui-ci aurait eu une fonction particulière : servir de zone de dépôt aux vases que le canal aurait pu charrier. Pour cela une surverse, dite des Pieds-Droits, implantée dans la digue sert de déversoir. Il est calibré pour ne laisser passer que 5 pieds (1,6 m) de hauteur d’eau dans la rigole des Pieds-Droits, et de là dans l’aqueduc de Veille-Eglise, la grande-rigole de Vieille-Eglise, le grand-aqueduc du Perray et la rigole de Coupe-Gorge, avant de récupérer les eaux de l’étang du Perray.
La fête de l’étang de la Tour
Pendant longtemps la fête organisée le lundi de Pâques au bord de l’étang de la Tour a été la fête principale de Rambouillet. Dans un article « Les fêtes populaires » paru le 3 avril 1926 dans le Progrès de Rambouillet, on lit :
« La ville de Rambouillet peut s’enorgueillir de deux fêtes d’une originalité toute spéciale, empruntée l’une à la Faune, l’autre à la Flore de la forêt de l’Yveline. La première en date : la chasse à courre du lundi de Pâques, paraît être unique en son genre. La seconde, la Fête du Muguet, a pu être imitée sans être surpassée ».
Je ne suis pas sûr qu’on oserait appeler aujourd’hui un hallali, ou une curée « une fête empruntée à la faune de la forêt », mais il faut réaliser le succès fantastique de cette fête pour laquelle des trains spéciaux étaient affrétés pour amener les touristes parisiens. A Rambouillet de nombreux services de voitures étaient organisés pour les 3km restants, que des milliers de touristes parcouraient à pied.
En dépit du service d’ordre, les comptes rendus de la fête faisaient régulièrement état d’embouteillages monstres, mais rien n’arrêtait les visiteurs, qui étaient souvent plus de 10 000 à assister à la curée.
Je dis « la curée », parce que l’emplacement de l’hallali, lui, ne pouvait pas être garanti aux spectateurs. En fait, malgré les efforts de l’équipage pour conduire le cerf vers le lieu de la fête, celui-ci ne se montrait pas souvent très coopératif.
« Le cerf craignant de se trouver en trop bonne compagnie a fait demi-tour pour aller prendre son bain final à l’étang de la Hogue, où il a trouvé la mort en présence de quelques personnes seulement, que le hasard avait placées à portée de cette pièce d’eau. » (Le Réveil de Rambouillet, 27 avril 1889)
« Malheureusement pour tous, le cerf, effrayé peut-être par la foule immense, n’est pas venu à l’étang. Il a été se faire prendre du côté de Dampierre.(…) Vers cinq heures la duchesse était arrivée à cheval à l’étang de la Tour et elle a exprimé au public son grand regret de n’avoir pu y amener le cerf. Elle a ajouté que l’année prochaine elle en amènerait un –mort ou vif ! » (L’Echo Rambolitain 12 avril 1890)
Mort ou vif ? La promesse de la duchesse n’était pas une boutade. A partir de 1891 le cerf est tué le plus près possible de l’étang, et il est ensuite apporté en camionnette sur le lieu de la fête. La meute y est regroupée, et les spectateurs peuvent ainsi assister à la curée.

Rappelons que cette fête a été pour toute l’économie rambolitaine, une source de revenus considérables : hôtels, restaurants, voituriers et de façon plus générale tous les commerces en ont tiré profit.
Pour s’en convaincre il n’y a qu’à se souvenir de l’émoi suscité par l’annonce de sa suppression en 1926, la duchesse, fervente royaliste, désirant porter le deuil du décès du duc d’Orléans. Une pétition avait alors circulé; l’association des commerçants et le maire Marie Roux étaient intervenus directement, et finalement un compromis avait été trouvé : l’équipage avait chassé sans que la duchesse prenne part à la chasse. Ouf : les recettes sont sauvées !
L’origine de la fête
Plusieurs journaux ont repris la même histoire : un lundi de Pâques, le cerf, poursuivi par l’équipage de Bonnelles, serait venu se réfugier parmi les manèges. L’hallali et la curée auraient constitué de façon imprévue le moment le plus apprécié de la fête. La duchesse d’Uzés aurait accepté de rester danser avec les villageois, et, ravie de leur accueil, elle se serait engagée à ce que sa chasse vienne se conclure chaque année en ce même lieu.
L’événement n’est jamais daté avec précision mais il aurait eu lieu entre 1885 et 1890.
En voici une version poétique tirée de la revue « Les Sports modernes », du 1er mai 1905 :
« Là s’installent durant la semaine pascale toutes sortes de forains tumultueux et malodorants, manèges de chevaux de bois, photographes à quatre sous, théatricules de plein vent, cirques, tourniquets et bals vers quoi se ruent les bonnes gens libérés du labeur quotidien.
(…) Lorsque tout à coup, spectacle imprévu, les abois furieux de la meute, les sonneries stridentes des trompes, les cris des piqueurs, les chevaux qui s’ébrouaient, les habits rouges, les amazones qui se détachaient sur un ciel d’apothéose tragique de pourpre et d’or attirèrent et émurent la foule.(…)
Et la curée terminée, cependant que les chiens se disputaient les derniers lambeaux d’entrailles, léchaient l’herbe ensanglantée, se mordaient et grognaient sous les coups de fouet, les paysans s’en vinrent saluer et inviter la duchesse, toute heureuse de les avoir amusés, à ouvrir le bal.
Elle ne se le fit pas dire deux fois, et l’on dansa sous la coudrette comme au bon vieux temps. L’on promit de renouveler tous les ans, à la même époque, cette petite fête cynégétique. »
Fort bien ! Il y avait donc déjà, avant cet hallali, une fête foraine en cet endroit. Ceci pose les questions : pourquoi, et depuis quand, cette fête existait-elle ?
Si quelqu’un a une information, merci de l’indiquer en commentaire : personnellement je n’ai trouvé aucune explication !
Des couacs !
Cette fête a eu aussi ses détracteurs ! Oh, pas pour la défense du cerf : s’il se trouvait à l’époque quelques âmes sensibles pour estimer que la curée avait un côté sauvage dont il valait mieux préserver les enfants, la poursuite et la mort d’un cerf étaient un spectacle unanimement apprécié.
Tout au plus la chasse à courre était-elle critiquée par certains milieux de gauche, qui en reconnaissant qu’elle était ouverte à tous, déploraient que les riches la pratiquaient à cheval, tandis que les pauvres courraient derrière eux !
C’est la charité pratiquée par la duchesse d’Uzés que certains ne goûtaient pas !
« Après ce rituel cruel, la duchesse d’Uzés s’exhibait (NDLR : au balcon de la maison forestière) et jetait à la foule diverses friandises qui étaient accueillies par des applaudissements répétés. » (La Ruche, Sébastien Faure)
« Cette vénérable dame fit une large distribution de friandises et la brave population de Rambouillet, comme des chiens à la curée, se précipita avec enthousiasme sur ces marques tangibles de la munificence seigneuriale. Vienne la Révolution et une autre curée sera organisée d’autant plus belle que nous l’aurons attendue plus longtemps. » (bulletin anarchiste 220 de la Ruche)
« Elle paraît à son balcon. A la foule des manants groupés sous ses fenêtres, elle lance des morceaux de pains d’épices. Après s’être repue à la vue du sang de la pauvre biche, Madame la duchesse se réjouit en voyant tous ces pauvres diables se bousculer, se battre presque, pour atteindre quelques miettes. » (Léon Rouget)
De l’indignation à la révolte ouverte il n’y a qu’un pas. Un jour un ouvrier menuisier jouant des coudes parvient à attraper des friandises et à les renvoyer sans façon à leur charitable propriétaire qui en perd son tricorne. Valets et badauds finirent par terrasser le trouble-fête et la gendarmerie l’incarcéra trois jours ! La presse commenta peu l’évènement…
Aujourd’hui le lundi de Pâques n’est plus fêté autour de l’étang de la Tour. Et si certains passionnés y célèbrent toujours « une fête empruntée à la faune de la forêt » le spectacle a un peu perdu de sa superbe !

Le site, quant à lui, est toujours aussi plaisant : n’hésitez pas à y retourner souvent, et à faire le circuit des rigoles jusqu’au Perray !
Christian Rouet
Février 2026
















