A la découverte d'Emancé
Pendant des siècles Emancé a été une commune de frontières. Ici, la forêt d’Yveline s’ouvre peu à peu sur la vallée de la Drouette, et quelques centaines de mètres suffisent pour quitter l’Île-de-France et entrer en Beauce.
Cette situation lui a donné un caractère particulier : elle est autant tournée vers Epernon que vers Rambouillet. Eloignée des grands axes, elle a conservé le caractère discret des communes qui n’ont jamais cherché à attirer l’attention, mais dont l’histoire épouse celle des paysages qui les entourent.
J’ai déjà eu l’occasion de vous emmener sur la commune d’Emancé, pour visiter le château de Montlieu. Cependant je ne vous avais pas encore présenté la commune, et son histoire. C’est à Danielle Depaux, une emancéenne, grande connaisseuse de l’histoire de sa commune, qui lui a consacré de nombreux articles dans le bulletin municipal, que j’ai demandé de vous présenter ici Emancé.
Emancé à travers les siècles
Emancé vous accueille « en ami », Amantius tel est en effet l’origine de son nom en latin. La toponymie révèle les traces d’une présence celte plus ancienne. Les celtes Carnutes résistent longtemps à l’armée romaine. Leur vaste territoire s’étendait de la Seine au nord, jusqu’au Cher au sud, de la Beauce à la Sologne. Ici ils nommèrent la Drouette (dora, le torrent), la porte du Dry à Sauvage (dry, le gué)…
Au XIXe siècle, des sépultures de l’époque franque ont été découvertes mais malheureusement pas étudiées. Dès le haut Moyen Âge, la seigneurie appartient exclusivement aux chanoines du Chapitre desservant la cathédrale de Chartres. La première mention en est faite en 1225, dans un « terrier », sorte d’inventaire des biens et droits seigneuriaux. Seule la Révolution rompt ce lien séculaire et ses contraintes. Le domaine appartenant en propre au chapitre se trouve au Nord-Ouest de la commune actuelle, de la Drouette aux limites de St Hilarion. A la Malmaison se trouvaient un château fortifié, une ferme et des dépendances. Le château a été saccagé au XVIème siècle, pendant les guerres de religion.
« Nulle terre sans seigneur« … Le reste du territoire de la seigneurie est « tenu » par des « censitaires » qui ne sont pas libres de vendre ou louer leurs terres sans autorisation (et taxe). Le Chapitre « présente » aussi le prêtre de la paroisse et perçoit donc aussi la dîme. La « dixme », dixième du fruit recueilli de la terre donné à l’église, cet impôt défini en 801 par Charlemagne, a laissé à Emancé des traces durables.

Au milieu du XXe siècle, avant la mécanisation de l’agriculture, les moissonneurs disposaient les gerbes en « diziots » de neuf gerbes, comme leurs ancêtres l’ont fait jusqu’en 1791 : mettre les gerbes en tas et attendre, avant d’engranger que la charrette du « décimateur » passe et « pique » une gerbe par tas. Ici la dîme était donc au neuvième, soit 11%.

Elle portait aussi sur le « croît » du bétail (bêtes nées dans l’année), la toison des brebis, les fruits du verger… Le notaire du Chapitre enregistrait régulièrement des contrats de coupe de bois.
Enfin le Chapitre tirait aussi des ressources du moulin banal de Chaleine. Le privilège du moulin banal est aboli dès mars 1789. Le progrès apporté par la machine à vapeur les fait disparaître. Les moulins d’Emancé sont habités mais leurs mécanismes ont disparu. Le moulin de Chaleine est même au sec car l’extraction du grès a comblé la Drouette qui emprunte depuis le lit de son petit affluent.
L’église St Rémi-Ste Radegonde

Comme à Chartres, l’église occupe un tertre qui surplombe la vallée, lieu sacré depuis des millénaires. L’église est dédiée à Rémi et Radegonde, deux personnages du Ve siècle, liés à Clovis. Rémi, évêque de Reims, a baptisé Clovis, premier roi des Francs converti au christianisme. Radegonde était l’une des belles-filles du Roi, fondatrice d’une abbaye à Poitiers où elle a été proclamée sainte par les fidèles eux-mêmes. Aucune archive ne permet de dater la dédicace et la consécration de l’église mais le chapitre de Chartres a voulu rendre hommage à ses souverains francs qui la comblaient de donations.
La nef actuelle date du XIIe siècle, le premier âge gothique, mais les églises rurales jusqu’au XVIIe siècle, gardent un style roman : fenêtres en arc
brisé, clocher trapu, et contreforts archaïques. Le chœur élevé en grès au XIVe siècle repose sur des fondations antérieures au bâtiment. La voûte en bois soutenue par des poutres à « engoulants », des gueules de monstres étouffées par la poutre. La porte d’entrée, en anse de panier, est caractéristique de la Renaissance.
Les cinq verrières du chœur furent réalisées vers 1885 par Nicolas Lorin, verrier chartrain. La propriétaire du château de Sauvage a offert les quatre dédiées aux saints patrons de sa famille avec leurs portraits.
Le canal projeté sous Louis XIV devait passer au sud de Bourdignon après avoir franchi l’Eure sur l’aqueduc à Maintenon. Des barges de 16m de long, 3m de large et 1m de tirant d’eau transportaient la meulière nécessaire à la construction de l’aqueduc par des canaux à écluses aménagés spécialement sur la Voise, la Drouette et l’Eure.
A cette époque, vers 1690, la Seine est prise par la glace à Paris. Ici le froid intense fait sortir les loups de la forêt. Il dévore d’abord les brebis puis les jeunes bergers et les femmes. La beste fait cinq victimes à Emancé entre 1679 et 1682. Dans toute la région, les loups attaquent dans les endroits isolés (Bourdignon, Sauvage). La famine tue aussi. Les louvetiers organisent des battues avec des meutes de six à neuf chiens bien dressés ou posent des appâts empoisonnés. Le Roi et le grand Dauphin aiment à courre le loup dans toute la région. Au XVIIIe siècle, le duc de Penthièvre, seigneur de Rambouillet, étend son territoire de chasse jusqu’à la Drouette, en obtenant du Chapitre l’affermage du domaine de la Malmaison. Ce sera l’une des principales « Doléances » en 1789.
La Révolution est en apparence passée sans bouleversement. Le chapitre de Chartres vend le domaine de la Malmaison à la chute de Robespierre, à un certain Donatien-Alfonse-François, Marquis de Sade. Le château est en très mauvais état et va rapidement disparaître, puis au XXe siècle, le pigeonnier et la porte fortifiée qui gênent le passage des engins agricoles…
Le marquis de Sade
Ce personnage sulfureux n’a jamais vécu à Emancé. Mais il devait pourtant y être attaché, si l’on se réfère à son testament : « Au bois de ma terre de la Malmaison, commune de Mancé, près d’Épernon, Je veux que mon corps soit placé sans aucune cérémonie, dans le premier taillis fourré qui se trouve à droite dans ledit bois, en y entrant du côté de l’ancien château par la grande allée qui le partage… ».
Les dernières volontés du Marquis de Sade ne furent pas respectées… Faut-il le regretter ? Imaginez le haut lieu de mémoire que notre commune serait devenue, but de pèlerinage de tous les fervents admirateurs du « Divin marquis » !
Pierre Perrot, curé d’Emancé depuis 1763, prête le Serment de la constitution civile du clergé, en 1791. Il a alors 70 ans et souscrira à tout ce que la Nation lui imposera par la suite. Il meurt à 79 ans, sous le Consulat.
Le premier maire de la commune, Jacques Lecoq, est élu le 7 brumaire an III (29 octobre 1794) mais bien avant lui, un « syndic » était choisi par le chapitre pour être à la tête du « commun ». Ancêtre du « Conseil général de la commune », celui-ci prend les décisions collectives nécessaires, par exemple le ban des moissons et des vendanges…. Le syndic le représente personnellement dans les procès et démarches à accomplir. Le Commun se réunit probablement dans l’église jusqu’à la construction de la première mairie en 1830, fait rare avant 1850. C’est une maison couverte en chaume, bâtie dans le jardin de l’école. En effet, en 1748 Louis Mesnard est déjà maître d’école à Emancé.
La véritable révolution à Emancé vient de l’exploitation industrielle de carrières.
Les carrières
La Drouette en s’enfonçant dans le plateau a mis en évidence, dans les couches profondes, le grès, la meulière et le calcaire. Ces roches ont été exploitées de temps immémoriaux et de larges portions de chaussée de grès étaient encore visibles, au XIXe siècle à Epernon, carrefour gallo-romain entre Chartres, Dreux et Corbeil sur l’Essonne. Quant à la meulière, une carrière très ancienne mais peu importante à Epernon, s’explique par la proximité de moulins.
L’exploitation de carrières ne débute dans le village qu’en 1876. La construction de la voie ferrée Paris – Chartres et les grands travaux d’Haussmann exigent de plus en plus de grès. Les carrières furent progressivement ouvertes sur la rive droite de la Drouette jusqu’à la route de Rambouillet. Le paysage fut bouleversé : le vignoble disparut, le cours de la Drouette modifié. Les exploitants s’engageaient à remplacer les chemins supprimés par des voies empierrées de 3 à 5 mètres de large selon la circulation.
C’est alors que les deux ponts furent construits : la solidité du grés acceptait les lourdes charges. Auparavant les charrettes passaient à gué et les piétons bénéficiaient d’une passerelle.
Les bancs de meulière se trouvent sur la rive gauche de la Drouette. Ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle, lorsque les filons de la Ferté sous Jouarre (77) commencent à s’épuiser, que les sociétés fertoises viennent exploiter la zone d’Epernon. La qualité de la meulière y est en effet comparable à la leur. Pendant un siècle cette industrie se développe, de petites sociétés locales et des particuliers demandent alors l’ouverture de carrières. Beaucoup travaillent au profit de la SGM, Société Générale des Meulières, à Sauvage et Poyer (commune d’Orphin) ou Orcel-Dupetit entre le bourg et Chaleine. A partir de 1925 des wagonnets Decauville sont utilisés ; la mécanisation n’est réelle que 10 ans plus tard (pelleteuse et traction à vapeur ou au diesel). L’activité cesse complètement en 1958 devant l’apparition des broyeurs à cylindres métalliques et des meules artificielles fabriquées par l’Abrasienne.
En 1924 un exploitant de carrière reçoit les autorisations nécessaires du Conseil municipal, qui demande en contrepartie la fourniture gratuite de 300m de bordure de grès (qui servirent à la confection de caniveaux aux environs de la Mairie) avec 1500 pavés et 1500 boutisses (pierres de construction). Il devait aussi fournir tout le sable nécessaire aux chemins de la commune pendant la durée de l’exploitation.
L’industrie des carrières de grès en déclin dès la crise de 1929, cessa définitivement en 1940. Cependant, le sable très abrasif est encore exploité jusque vers 1975 par l’Abrasienne de Cady (Epernon) fondée en 1911.
Depuis 1980 cette société reste la seule sur le marché des abrasifs appliqués. L’usine est maintenant près du Mans.
Début septembre 1870, l’armée prussienne encercle la capitale et la contourne. Les premières unités attaquent Epernon les 4 et 5 octobre. La ville est défendue par une « garde nationale » constituée de volontaires enrôlés au mois d’août précédant, et deux bataillons de gardes mobiles. Six pièces d’artillerie bombardent la ville et les environs : des obus tombent sur le Haut-Chaleine et détruisent des maisons sans faire de victimes. La première guerre mondiale n’a laissé de trace que sur le monument aux morts et dans la mémoire des familles.
En 1914, Emancé compte 508 habitants, 94 hommes sont mobilisés et 30 tombent au front.
Sur le socle du monument aux morts sont inscrits les noms des dix membres des équipages de la Royal Air Force tombés le 3 juin et le 5 juillet 1944 sur la commune. Quatre sont inhumés au cimetière. Chaque année des coquelicots sont déposés sur leurs tombes.
Connaissez-vous Alfred Manessier ? Au carrefour de Moreau-Voisin, un grand mur déborde de verdure. Entre les branches, on distingue une longue maison qui ouvre au soleil ses volets bleus, on imagine bien qu’un artiste est ici.
Alfred Manessier (1911 – 1993)

En 1956 il a choisi de viv
re et de travailler le plus souvent possible à Emancé. Il était ainsi à la fois proche de Paris, de Houx et de Chartres. Chartres pour l’art des verriers dont il a exploré les ressources de la lumière et de la couleur. Seize fois, il a conçu les cartons de vitraux destinés à des lieux de prière. Quant à Houx, les lissiers Plasse – Le Caisne qu’il connaît depuis 1950, ont su transcrire en laines cette épaisseur, ces aspérités qu’il avait voulues sans les obtenir sur la toile. Alfred Manessier vit encore ici, par les outils, les odeurs et les objets qu’il aimait. Il a dit avoir besoin de toutes les émotions de ce qui l’entoure, paysages, ciel, fleur modeste… par paysage il entendait la nature bien sûr, mais aussi ce que le XXIe siècle nomme l’environnement humain, ce réseau impalpable d’estime et d’amitié. Vous pouvez entrer dans l’intimité du peintre lors des visites organisées par l’Office du Tourisme de Rambouillet. Vous ne pourrez plus passer devant le grand mur sans penser en couleur.
Comme une synthèse, la croix des carriers du cimetière a été conçue par Manessier : des meules et des pavés pour socle, les attributs de la passion forgés à Orphin.
La fermeture des carrières en 1958 a fait disparaître la population de carriers.
La forêt a conquis les espaces abandonnés, des maisons ont été bâties là où les hommes ont tant peiné. Même le dernier des quatre cafés d’antan a fermé : le café-épicerie-tabac-billard de Mme Chicault a fermé après son décès en 2024 à l’âge de 98 ans.
Mais en 1965, la « maison de correction » ouverte à Montlieu en 1960 devient un IPES (Internat Public d’Education Surveillée). La ferme des Ormes – famille Porcher – emploie ces jeunes en formation, par exemple, et une nouvelle population arrive : les cadres, les éducateurs, les enseignants s’installent. Cousin construit sa maison en 1968. Il était maître maçon à Montlieu… et c’est ma maison.
L’IPES ferme en 1992 et ces personnes sont maintenant en retraite. Cependant, la moitié de la population reste active grâce à l’école maternelle et primaire : les enfants ont le luxe d’y aller à pied ou à vélo et ces familles constituent près de 40% de la population. Le télétravail est maintenant fréquent et évite les longs transports (aléatoires) vers Versailles ou Paris.
Enfin ce village « amical » ( 872 habitants en 2023) compte environ 30 résidences secondaires et développe les séjours de loisirs ou de travail « au château ». C’est déjà le cas à Montlieu et un projet se développe à Sauvage… mais c’est une autre histoire.
Danielle Depaux
juillet 2026


















Merci pour cet excellent article qui nous incite à (re)découvrir Emancé d’une autre façon !