L'hôpital de Rambouillet
La comtesse de Toulouse a créé le premier hôpital de la rue de la Motte à Rambouillet en 1730. En 1769 le duc de Penthièvre l’a agrandi par une construction contigüe qui a répondu aux besoins de la ville durant près de deux siècles. Mais au XIXème siècle la médecine hospitalière a évolué et cet hôpital ne satisfait plus aux nouvelles exigences d’hygiène. La construction d’un nouvel hôpital, en limite nord de la ville est votée.
Je l’ai déjà signalé avec admiration : il ne s’écoule pas cinq ans entre l’achat des terrains (1929) et son inauguration (1933).
Toute comparaison avec un projet actuel serait déprimante !
J’ai déjà consacré un article à la réalisation de ce projet. Aujourd’hui je voudrais la replacer dans l’évolution des théories hygiénistes, car l’hôpital de Rambouillet a été réalisé dans un moment de profonde mutation.
Le modèle pavillonnaire (fin XIXème, début XXème)
Les questions de santé et d’hygiène collectives ont été posées à l’État, sous la IIIème République, parce qu’un certain nombre de découvertes scientifiques fondamentales, dont les travaux de Louis Pasteur entre 1855 et 1870, ont mis en évidence les modes de transmission des maladies. Il en a résulté la nécessité d’apporter des solutions collectives, tant dans la prévention que dans le soin.
Durant la guerre de 1870, les Français ont découvert que leurs soldats ont été plus nombreux à périr des suites de l’épidémie de variole que du fait de la guerre. Le contingent français n’avait pas été vacciné, à la différence des soldats Allemands.
La France prend alors conscience de son retard important par rapport aux principaux pays européens, en matière de mortalité par maladies infectieuses. Le mouvement « hygiéniste » impose ses principes dans tous les domaines de la vie courante. Ils contribuent au développement des adductions d’eau, et du traitement de l’eau potable, de l’évacuation des eaux usées, encouragent l’hygiène corporelle et luttent contre l’alcoolisme.
Entre 1870 et 1919, 516 médecins généralistes se font élire à l’Assemblée Nationale (c’est le 5ème groupe professionnel, en nombre d’élus, après les avocats, les rentiers, les chefs d’entreprise et les agriculteurs…). Sous leur pression l’Assemblée vote de nombreux textes législatifs sanitaires : de 1831 à 1875 ils représentent 5,43% des documents votés, de 1875 à 1900, 11,8%, et de 1900 à 1915, 47,3%…
Esculape, dieu de la médecine avait deux filles qui l’assistaient dans sa mission : Panacée soignait grâce à des remèdes, Hygie était la déesse de la propreté et de la santé. Elles illustraient déjà la complémentarité nécessaire entre médecine curative et préventive…
A la fin du XIXe siècle, les élites françaises se veulent porteuses d’un nouvel ordre fondé sur le savoir scientifique et technologique, le tout dans un contexte d’urbanisation. La jeune République de 1870, acquise aux principes hygiénistes propose son modèle social. Elle s’appuie sur l’école, le corps médical mais aussi sur l’armée et différents mouvements syndicaux pour les diffuser.
Dès 1883, l’école de Jules Ferry supprime la leçon de catéchisme pour la remplacer par la leçon d’hygiène. Cet enseignement entre dans le cadre, plus large, de la constitution d’un « homme républicain » et accompagne celui de la morale et des règles élémentaires de civilité. Chaque matin l’instituteur effectue la « visite de propreté » de ses élèves.

S’inspirant des principes anglais, le chirurgien Jacques Tenon promeut les hôpitaux pavillonnaires. Ils permettent d’isoler, d’aérer et d’éclairer de façon naturelle afin d’éviter la transmission de microbes, et installent les malades dans un milieu sain.
On crée donc des services isolés et spécialisés par pathologie. Ils occupent des pavillons indépendants, reliés par des galeries couvertes, et largement ouvertes sur l’extérieur.
L’hôpital Lariboisière de Paris, conçu après l’épidémie de choléra de 1832, et inauguré en 1854, est le premier exemple de ce modèle hygiéniste qui s’impose ensuite dans toute la France.
L’hôpital de Rambouillet
Le nouvel hôpital est construit à la limite nord de Groussay, quasiment en dehors de la ville. Le terrain n’y est pas cher, et l’hôpital peut s’y étendre sans contraintes. Il est construit en pierres meulières et briques. En écartant les pavillons on permet aux chambres et aux salles de travail, orientées vers l’Est, de recevoir un maximum de lumière. De même, les salles d’opérations situées au centre du bâtiment principal sont en rez-de-chaussée avec de grandes fenêtres.
Les bâtiments principaux, marqués A sont dédiés à la chirurgie et à l’hospitalisation. Les bâtiments B sont de véritables pavillons. Ils accueillent dans l’un les tuberculeux, dans l’autre la maternité. Des bâtiments C regroupent les services techniques.
Un réseau de galeries souterraines relie tous les bâtiments.
Le plan dégage une zone de passage large et arborée (en vert foncé sur le plan) qui fait le tour complet des bâtiments principaux, tandis qu’une voie secondaire, qui dispose de sa propre entrée sur rue, dessert le bâtiment technique C par le nord (en vert clair sur le plan).

Lorsqu’il est terminé en 1933 l’hôpital de Rambouillet respecte parfaitement les normes de son époque. Le Président de la République Lebrun, venu l’inaugurer, exprime son admiration « en constatant quel souci on avait eu de l’espace, de l’air et de la lumière, en voyant cette organisation d’ensemble où tout est à sa place et où les différents besoins sont également satisfaits, médecine-chirurgie pour les hommes ici, et pour les femmes là, hospice et maternité, contagieux et voies respiratoires, pavillon militaire, services généraux et d’administration… ».
Mais déjà ce modèle d’hôpital pavillonnaire est abandonné, et Rambouillet en sera l’un des tous derniers exemplaires réalisés en France.
L’hôpital monobloc (1930-1970)
En effet, au fil des années, le système pavillonnaire a montré ses limites et ses inconvénients.
D’abord, bien sûr, il nécessite de vastes terrains, ce qui, avec le développement des grandes villes devient de plus en plus rare et de plus en plus cher.
Ensuite, les distances entre pavillons entraînent des pertes de temps pour le personnel et une charge de travail supplémentaire. L’entretien et notamment le chauffage de ces bâtiments isolés est coûteux et le budget de fonctionnement est donc élevé.
En outre, la médecine, en devenant plus technique et plus spécialisée, a besoin d’équipements lourds (radiologie, blocs opératoires, laboratoires…) qui imposent des plateaux techniques centralisés et groupés.

L’hôpital pavillonnaire est donc remplacé par l’hôpital monobloc dont celui de Beaujon à Clichy, inauguré en 1935 (seulement deux ans après Rambouillet) est le premier exemple abouti. Tous les services y sont intégrés verticalement.
Les progrès réalisés en matière de ventilation et d’éclairage artificiel, rendent moins utiles l’aération et la lumière naturelles. La stérilité contrôlée, la proximité du bloc opératoire et la rapidité d’intervention priment d’ailleurs maintenant sur l’aération. Or, les déplacements verticaux, grâce aux progrès des ascenseurs, sont plus rapides et plus hygiéniques que les déplacements horizontaux par les galeries souterraines…
Une anecdote rambolitaine : un infirmier conduit un jour une malade allongée sur son lit médical, en salle de radiologie. Les lits sont de plus en plus perfectionnés, mais aussi de plus en plus larges, tandis que les galeries n’ont pas changé. Dans un tournant à angle droit il coince le lit. Il n’ose quand même pas demander à la malade de se lever et de pousser avec lui, et il en est réduit à téléphoner pour qu’un collègue vienne le décoincer !

Après la guerre, l’immeuble-hôpital s’impose donc pour toutes les nouvelles réalisations. Il superpose dans un bâtiment unique massif, généralement vertical, des sous-sols consacrés à la logistique, un rez-de-chaussée pour les consultations, des étages bas pour les plateaux techniques et des étages supérieurs pour l’hospitalisation.
Il ajoute à ses missions traditionnelles celles de centre de recherche et de lieu d’enseignement.
L’évolution de Rambouillet
Pas question naturellement de remplacer les pavillons par des immeubles verticaux, et pourtant il s’avère très vite nécessaire de réaliser des extensions.
Ce sont donc de nouveaux bâtiments qui vont venir combler les vides, sans pouvoir apporter à l’hôpital la rationalité d’un système monobloc.
Chaque année, à partir de 1960, un nouveau service est rénové : la maternité, puis la chirurgie femmes et hommes, la médecine femmes, la médecine hommes, le service des voies respiratoires… En 1967 la construction d’un nouveau bâtiment avec trois unités de 35 lits, le pavillon des chroniques est projetée. En 1973 le nombre de lits disponibles passe ainsi à 336 et 7000 malades y sont hospitalisés chaque année.
En 1978 c’est un nouveau pavillon de chirurgie qui est inauguré, et en 1985 c’est un nouveau plateau médical de 5000m2 qui dote l’hôpital des tous nouveaux moyens de la technique médicale et chirurgicale moderne : salles d’opération, scanner, réanimation, lits de surveillance cardiaque…
Et cette liste est loin d’être exhaustive : chaque année l’hôpital s’est doté de nouveaux moyens pour répondre à des besoins qui évoluent et ne cessent d’augmenter. En 2006 le nouveau centre hospitalier est achevé, avec la reconfiguration complète du plateau technique…
Dans le plan actuel de l’hôpital, on a du mal à retrouver les pavillons de 1933 !
L’hôpital de demain ?
Depuis plusieurs années la construction d’un nouvel hôpital nous est annoncée. Le terrain déjà réservé –et acheté– est celui qui accueille un centre de co-working depuis la fermeture de l’usine de la Radiotechnique (devenue Continental Automotive après bien des restructurations).
Le projet serait actuellement en attente de son financement : tous les hôpitaux sont déficitaires !
A quoi ressemblera-t-il ?
Depuis les années 1980-2000 le modèle de l’hôpital monobloc connait à son tour une évolution. On revient à des unités plus petites, des chambres individuelles, des hôpitaux modulaires, dans un système hybride qui associe centralisation technique et fragmentation fonctionnelle.
La recherche d’humanisation et l’importance donnée au confort du patient éloignent du modèle de grands immeubles impersonnels qui avaient pris la place des hôpitaux pavillonnaires sans pour autant retourner à ce modèle trop éclaté.
Et en même temps une répartition des spécialisations entre hôpitaux conduit à redéfinir les missions et les moyens.
Cette évolution est loin d’être définitive. L’hôpital n’est plus dirigé par des médecins mais par des spécialistes de la gestion qui raisonnent en termes d’efficacité, voire de rentabilité. La chirurgie ambulatoire se généralise, modifiant radicalement les habitudes. Les possibilités offertes par la connectivité ouvrent des perspectives inouïes. L’évolution des techniques et leur rythme de remplacement s’accélèrent sans cesse, la structure des bâtiments doit permettre leur évolution constante.
En fait, c’est la notion même d’hôpital généraliste, telle que nous l’avons toujours connue, qui est probablement appelée à disparaître.
Le nouvel hôpital sera-t-il un des derniers construits sur les principes anciens, comme l’avait été celui de 1933 ? Ou sera-t-il l’un des premiers à préfigurer l’hôpital de demain ?
Quand on voit le coût et tous les problèmes rencontrés pour avoir voulu rénover la piscine de Rambouillet, au lieu d’en construire une nouvelle, on comprend que l’option de déplacer l’hôpital soit peut-être préférable à celle d’une rénovation sur place.
Une question annexe se posera ensuite : que faire des bâtiments actuels ? Sera-t-il possible de remettre en valeur les pavillons de 1933 ?
Attendons d’en savoir plus !
Christian Rouet
février 2026
















