Le parc de Rambouillet

Héritier des grandes chasses royales, le vaste domaine paysager de Rambouillet s’est façonné au fil des siècles au gré des souverains, des présidents et des promeneurs. Allées ombragées, pièces d’eau, fabriques et perspectives savamment composées témoignent d’un art du jardin en constante évolution.

Du jardin à la française aux aménagements plus naturels du jardin anglais, le parc reflète les goûts et les usages de chaque époque (nous parlons ici du parc du château, et non du « grand parc » créé pour la chasse). Lieu de pouvoir hier, espace de détente aujourd’hui, il invite à la promenade autant qu’à la découverte de son riche passé.

Remontons le temps

Lorsque Jean Bernier (?-1384) achète le domaine de Rambouillet, en 1368, son souci premier est de se faire construire une demeure au goût du jour, c’est-à-dire… un château fort. Des douves entourent de solides murailles de briques et de meulières, percées d’étroites ouvertures. On sait peu de choses de ses jardins. Sans doute comprenaient-ils, comme les jardins monastiques, quatre parties séparées par de petites allées, ou de petits canaux d’irrigation : un verger, un potager, un jardin floral et un jardin de simples (plantes médicinales et aromatiques).

Regnault d’Angennes (?-1417) rachète le domaine en 1384. Il l’agrandit des fiefs de Grenonvilliers, Montorgueil et la Villeneuve, et sans doute entretient-il les jardins, mais sans aménagements spectaculaires. Cependant de nouvelles espèces, importées lors des croisades, viennent s’ajouter aux plantes locales. Le domaine est ainsi décrit en 1399 :

« Un hôtel fort, clos de fossés, contenant un arpent; Une cohue où se tiennent les plaids et les assises; Un jardin de deux quartiers. Un réservoir à poisson, d’un quartier.(NDLR : un quartier=1/4 d’arpent et un arpent=1/3 d’hectare )

Au -dessous, un quartier de pré qui doit être fauché à corvée par les habitants.

De l’autre côté du châtel, un jardin d’un arpent.

Au-dessous, un étang (dit de Rambouillet) contenant cent arpents, dont les parties desséchées comptent en garenne… » 

L’époque est violente, et après sa mort, ses héritiers Jean 1er puis Jean II d’Angennes voient leur château pillé à trois reprises et finalement détruit par les Anglais. Jean II le reconstruit. De cette reconstruction il ne subsiste aujourd’hui que la tour dite « de François 1er ».

la marmite de Rabelais 

Lorsque le cardinal du Bellay, neveu par alliance de Jean II d’Angennes lui rendait visite à Rambouillet, Rabelais, son secrétaire l’accompagnait. Plus tard, la célébrité de l’auteur de Gargantua conduira les Rambolitains à se souvenir (ou à imaginer  !) qu’il aimait se reposer en bordure de l’étang de Rambouillet, dans un effleurement rocheux de grosses pierres de grès enserré par de grands arbres. Une de ces roches, creuse et enfumée, porte ainsi le nom de « marmite de Rabelais ».

Jacques d’Angennes (?-1562) taille dans le bois qui entoure le domaine un grand parc de 500 hectares clos de murs, constitué de prairies marécageuses autour de l’étang de Rambouillet.

En Italie, l’eau était traditionnellement utilisée à la fois comme élément décoratif, technique et symbolique, notamment dans les villas de la région de Rome et de Florence, où jeux d’eau, fontaines et bassins accompagnaient l’architecture. A partir de la Renaissance, sous l’influence directe de ces jardins italiens, l’eau prend une place importante dans les parcs français. Cette influence est d’abord limitée par des contraintes techniques, mais elle se développe fortement au XVIIᵉ siècle avec le « jardin à la française ».

Comme sa mère Catherine de Vivonne, Julie d’Angennes (1607-1671) et son mari Charles de Montauzier vivent à Paris, en l’hôtel de Rambouillet, et leurs séjours au château sont rares. Cependant nous savons qu’ils s’intéressent au parc. Un grand canal est ébauché à partir du château.

Tallement des Réaux, familier des d’Angennes cite cette anecdote intéressante :

« Moi qui avais ouï- dire qu’il n’y avait que des eaux basses à Rambouillet, imaginez – vous à quel point je fus surpris, quand je vis une cascade, un jet et une nappe d’eau dans le bassin où la cascade tombait; un autre bassin ensuite avec un gros bouillon d’eau, et, au bout de tout cela, un grand carré, où il y a un jet d’eau d’une hauteur et d’une grosseur extraordinaires, avec une nappe d’eau encore, qui conduit toute cette eau dans la prairie où elle se perd.
Ajoutez que ce que je viens de vous représenter est ombragé des plus beaux arbres du monde. Toute cette eau vient d’un grand étang qui est dans le parc en un endroit plus élevé que le reste
( NDLR : il s’agit de l’étang de la Faisanderie, près de la Bergerie ).
Elle l’avait fait conduire par un tuyau hors de terre, si à- propos, que la cascade sortait  d’entre les branches d’un grand chêne, et on avait si bien entrelacé  les arbres qui étaient derrière celui – là, qu’il était impossible de découvrir le tuyau. La marquise, pour surprendre M. de Montausier qui y devait aller, fit travailler avec toute la diligence imaginable. La veille de son arrivée, on fut obligé, la nuit étant survenue, de mettre plusieurs lanternes sur les arbres et d’éclairer les ouvriers avec des flambeaux; mais sans compter pour rien
le plaisir que lui donna le bel effet que faisaient toutes ces lumières entre les feuilles des arbres et dans l’eau des bassins et du grand carré, elle eut une joie étrange de l’étonnement où se trouva le lendemain le marquis, quand on lui montra tant de belles choses. »

Ce goût pour l’excentrique se manifeste à l’époque, non seulement dans les jeux d’eau mais aussi dans l’art topiaire qui dote les vastes pelouses de buis, d’ifs et même d’arbres fruitiers taillés en formes géométriques ou figuratives (personnages ou animaux).

Fleuriau d’Armenonville (1661-1728) achète le domaine en 1700. Il ne cherche pas à modifier la  vieille demeure féodale des d’Angennes, mais il en transforme le parc. Il termine le canal commencé par Montauzier et le prolonge sur 740 mètres avec une terrasse, des parterres de fleurs et un embarcadère au pied du château. Un second canal, plus large, perpendiculaire au premier conduit le regard vers les bois, et vers ce que l’on appelle aujourd’hui « le tapis vert ».

Des rigoles, en oblique achèvent d’assécher la zone de l’étang de Rambouillet, devant le château.

A l’Est, l’acquisition des terrains du fief de la Motte lui permet de dessiner un bassin de forme arrondie, qui prend le nom de Rondeau, en respectant l’emplacement du cimetière. Un second bassin, de forme rectangulaire, est creusé entre le château et le Rondeau : le Miroir.

fragment d’un dessin de Jean Blécon « Le palais du roi de Rome »)

« Dans le parc , s’accumulèrent les bancs de pierre , les statues , les orangers , et l’illustre Le Nostre vint , dit- on , donner son avis pour leur disposition. Il y avait huit statues de marbre ; neuf termes également de marbre, sur des dés de pierre; deux grandes figures couchées avec leurs piédestaux en pierres de liais. Ces deux dernières, oeuvres de Fremin, furent placées à l’embarcadère du grand canal, aux extrémités duquel on mit deux sphinx, de Mazières. De ce sculpteur, le parc eut encore un groupe de Latone avec ses enfants et des moulages de statues antiques. Le Gros fournit trois statues de pierre. Au total , la dépense en ornements de cette nature s’éleva à 36 166 livres.»( Maillard, « Histoire de Rambouillet » 1891)

Des tilleuls sont plantés tout le long du canal et d’autres en quinconce à l’ouest du château. 

Le parc ainsi agencé répond bien à la définition du jardin à la française dont André Le Nôtre est le concepteur le plus reconnu. La nature y est domestiquée, soumise à la règle et à la mesure. La symétrie, les grandes perspectives et la hiérarchie des espaces, mettent les châteaux au centre d’une composition pensée comme un prolongement du pouvoir. Ce modèle, dont Versailles est l’exemple le plus abouti, s’impose durablement dans les domaines royaux et aristocratiques avant d’être progressivement remis en cause au siècle suivant.

 En 1704 le comte de Toulouse(1678-1737) –fils de Louis XIV et de Mme de Montespan– exprime le désir d’acheter Rambouillet et Fleuriau en parfait courtisan ne peut qu’accepter.

Doté d’une fortune immense le nouveau propriétaire du château n’hésite pas à entreprendre sa transformation afin de l’agrandir. Cette fois la priorité est donnée à l’agencement intérieur pour pouvoir y recevoir des hôtes royaux.

On sait que Louis XV apprécie tellement le lieu qu’il souhaite l’acquérir. Il y renonce pour ne pas peiner le comte de Toulouse et se console en construisant le château de Saint-Hubert.

Le trapèze des canaux est terminé, dessinant 8 îles réparties de façon symétrique de part et d’autre du canal central. Seules la petite île des Roches (avec la marmite de Rabelais) et celle des Festins sont arborées parce qu’elles l’étaient déjà avant la réalisation des canaux. Les autres, conquises sur la partie marécageuse sont laissées en pelouse.

La grande île Ouest accueille le potager réalisé par J.B. de la Quintinie pour Montauzier dont l’emplacement initial est maintenant occupé par le bassin du Miroir et les massifs qui l’entourent.
Les douves entourant le château sont comblées.

Les tilleuls plantés par Montauzier puis Fleuriau d’Armenonville ont poussé et forment maintenant des allées et des voûtes majestueuses.

Le jardin anglais

Le duc de Penthièvre (1725-1793) hérite des possessions de son père. Cinq de ses sept enfants décèdent, puis son épouse en 1754. Le duc, très affecté, reste plusieurs années éloigné de Rambouillet qui lui rappelle trop de mauvais souvenirs. Il y revient pour y vivre en compagnie de sa belle-fille, la princesse de Lamballe, restée veuve quelques mois après son mariage.

Sous l’influence des Lumières et d’un nouveau rapport à la nature, le style architectural des jardins à la française est peu à peu remis en question. Marie-Antoinette préfère les lignes courbes, les perspectives irrégulières et l’apparente liberté des compositions du Petit-Trianon aux grands décors du Versailles de Le Nôtre. Les jardins anglais (voire : anglo-chinois) remplacent les jardins à la française. A Rambouillet ils se complètent.

En 1780, pour sa belle-fille qu’il chérit, le duc aménage en jardin anglais toute la partie du parc comprise entre le tapis vert (dans le prolongement du canal central, face au château) et le grand chemin de Chartres, qui conduit à la grille de Guéville en passant devant la ferme de Moquesouris.

L’eau y est conservée et toujours valorisée, mais sous forme de rivières sinueuses  davantage en accord avec une esthétique naturelle. 

Pour la description de ce jardin anglais, je vous renvoie à un article précédent. Rappelons seulement que plusieurs fabriques l’agrémentent : un pavillon chinois, construit au-dessus d’une grotte qui correspond à la « source » de la Guéville (la foudre le détruira en même temps qu’elle provoquera le décès de deux amants qui s’y étaient réfugiés, d’où son nom de « grotte aux amants »), un ermitage et surtout l’exceptionnelle « chaumière aux coquillages ».

le pavillon chinois

L’île des roches reçoit aussi un petit pavillon octogonal.

En 1784 l’Almanach de Versailles décrit ainsi le domaine :

« deux parcs, qui réunis, contiennent 1100 arpents de bois et 1000 de terre. Le premier renferme des jardins potagers, des parterres, des pièces d’eau, bosquets, berceaux etc. Le tout orné de statues de bronze ou de marbre faites par de bons Maîtres. Dans le petit & grand parc sont des taillis bien percés, des allées à perte de vue & au bout des pièces d’eau, un jardin à l’anglaise. » 

Les dernières transformations

A son tour Louis XVI (1754-1793) est conquis par Rambouillet, mais il n’a pas les mêmes scrupules que son prédécesseur et oblige le duc de Penthièvre à le lui vendre.

Il envisage la démolition complète du château, et un plan de reconstruction est même approuvé. Cependant le projet ne sera finalement pas entrepris.

Sous l’influence d’Hubert Robert, « dessinateur des jardins du roi » le parc perd un peu de sa rigueur. Les canaux et le Rondeau sont curés et accueillent une soixantaine de cygnes. Des bosquets d’arbres fruitiers viennent égayer un peu les jardins. 

Les canaux ont été redessinées et les 8 îles ne sont plus que les 6 que nous connaissons aujourd’hui : outre l’île des Roches et celle des Festins, il y a maintenant l’île du Potager, celle des Fusains, du Gui et l’île aux Poules, soit trois îles symétriques de chaque côté du canal central.

En dépit de son charme, la Laiterie échoue à séduire la reine, décidément peu tentée par « la gothique crapaudière » de Rambouillet.

Passionné par la faune et la flore des pays lointains, Louis XVI finance de nombreuses expéditions. Dès l’indépendance des Etats-Unis un accord est passé pour des échanges de plantes entre nos deux pays. Ce sont des tonneaux entiers de graines et de semences que le botaniste Michaux envoie en France. Des centaines d’arbres exotiques viennent enrichir le parc comme l’érable de Tartarie, le vernis du Japon, le pin épicéa, le pin de Virginie, le cirier de la Caroline, le chêne rouge d’Amérique, le cèdre de Virginie, le liquidambar, etc.

Une caisse de graines n’arrivera à Rambouillet qu’après la chute du roi, et sera négligée durant plusieurs années. Ouverte en 1805 elle permet la plantation d’une allée de cyprès chauves de la Louisiane, entre le Rondeau et les jardins. Elle fut jusqu’à la tempête de 1999 l’orgueil du parc.

Napoléon (1769-1821) reçoit la liste civile de Louis XVI, dont le domaine de Rambouillet, et il s’y attache. Trepsat, son architecte fait démolir l’aile Est du château, et aurait probablement poursuivi sa destruction, si l’empereur ne l’avait arrêté.

En 1811-1812, les îles reçoivent dix-mille arbres, chênes, hêtres, platanes et sapins et la perspective depuis la terrasse du château s’en trouve transformée. Le pavillon de l’île des Roches est remis en état, et orné de peintures.

A son tour Louis XVIII ordonnera des travaux d’embellissement du château, mais, fort mécontent des premiers résultats, il arrêtera très vite le chantier.

C’est à lui que l’on doit cependant le comblement du bassin du Miroir, et son remplacement par un parterre de fleurs, qui constitue la dernière modifications importante du parc (si l’on excepte naturellement les changements de sculptures).

Et c’est ainsi que le parc de Rambouillet, façonné durant cinq siècles par ses propriétaires successifs nous accueille aujourd’hui sous ses admirables frondaisons pour une promenade ou un tour en barque…

 

Christian Rouet
janvier 2026

 

 

 

 

 

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