Les fermes gallo-romaines du pays d'Yveline
L’histoire de nos fermes est étroitement liée à trois facteurs : la présence de sa grande forêt, la proximité de la Beauce céréalière, et la pression économique de Paris. Des périodes de défrichement agricole et de boisement ont ainsi alterné durant des siècles en pays d’Yveline.
Je n’aborde ici que la seule période gallo-romaine : l’époque des villas (des villae tiennent à dire les latinistes pour montrer leur érudition) dont notre région conserve quelques témoins intéressants.
La villa
À l’époque de la conquête romaine, le sud des Yvelines appartient principalement au territoire des Carnutes qui comprenait les plaines de la Beauce en s’étendant au sud jusqu’à Cenabum (Orléans). Le paysage est alors un mélange de forêts, de clairières agricoles et de plateaux cultivés.
Les fermes gallo-romaines s’installent surtout sur les plateaux limoneux fertiles, à proximité des vallées et des sources. Beaucoup reprennent probablement le site d’une ferme gauloise qui existait bien avant la conquête mais sur laquelle nous n’avons guère de renseignements.

dans les Yvelines (état juillet 2004).
Réalisation :Yvan Barat . publication du Service archéologique du département des Yvelines
Il existe alors de nombreuses petites fermes familiales, mais on connait mieux les villas, ces grands domaines contrôlés par des élites gallo-romaines et déjà orientées vers la production de surplus céréaliers.
Le domaine agricole de la villa était de taille variable, de 2.5ha à plus de 500ha. Elle y cultivait des céréales (surtout du blé et de l’orge), des cultures fourragères et parfois la vigne sur certains coteaux. Elle pratiquait en outre l’élevage.
On trouvait dans la villa gallo-romaine les bâtiments d’exploitation (granges, étables, celliers, tour-grenier, ateliers…) et les habitations du personnel (ouvriers agricoles, esclaves) qui pouvaient être plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de personnes. C’était la partie agricole et artisanale de la ferme, la pars rustica.
Le propriétaire, souvent un riche aristocrate gaulois romanisé, disposait d’une partie résidentielle et luxueuse : la pars urbana. Sa demeure pouvait être très vaste (près d’un hectare pour la seule zone d’habitation à Richebourg ), dotée de galeries à colonnades, de pièces équipées d’un système de chauffage par le sol (hypocauste), de bains privés… Les bâtiments bénéficiaient de décors muraux élaborés : des fresques, des stucs colorés ou recouverts d’enduits peints, des marbres importés de Bourgogne, de Belgique, plus rarement des mosaïques, plus chères …
La villa était organisée comme un grand domaine autonome. Elle possédait même son propre temple (fanum) qui servait aux dévotions du maître et de ses serviteurs. Pour autant, elle ne vivait pas en autarcie. Elle importait les denrées qu’elle ne pouvait pas produire, des objets domestiques, des matériaux de construction… En même temps, elle exportait les surplus de sa production vers les villes, et notamment vers Lutèce. Les voies romaines structuraient donc l’espace agricole, en permettant transports et déplacements : la villa était souvent implantée en retrait de la voie principale, mais un réseau de chemins secondaires l’y rattachait obligatoirement.
Dans la région de Rambouillet, plusieurs sites ont été découverts. Les fouilles qui y ont été (ou y sont encore) entreprises ont permis de fournir des renseignements précieux. J’évoquerai ici à titre d’exemple ceux de la villa de La Millière (aux Mesnuls) et de Richebourg (près de Houdan).
Avant cela, un mot sur leur découverte.
Les fouilles
Comment découvre-t-on le site d’une villa lorsque ses bâtiments ont été entièrement détruits et qu’il n’en reste pas une pierre en surface ? (la question se pose naturellement pour n’importe quel site archéologique.)
Si autrefois on ne connaissait que peu de sites dans les Yvelines, la prospection aérienne a permis d’en découvrir un grand nombre, comme le montre la carte ci-dessus.
Certaines anomalies (différence de croissance des végétaux, traces dans les labours, différences de couleur…), que l’on ne distingue pas sur le terrain, peuvent apparaître lorsque l’on survole la région à basse altitude et dans des conditions spécifiques. On repère ainsi des routes romaines ou des vestiges enfouis dans le sol que la végétation cache à nos yeux de promeneur.

Par exemple les plantes qui poussent au dessus d’une ancienne fosse poussent mieux que leurs voisines, parce que la fosse comblée retient l’eau plus longtemps. Inversement, celles qui poussent au dessus d’une ancienne construction manquent d’eau : en période de sécheresse, elles jaunissent plus vite que leurs voisines…
Ces photos permettent un premier repérage de l’organisation du site. Si une fouille est décidée (faute de moyens, ce ne peut pas être systématiquement le cas !) le site est alors étudié selon une méthode stratigraphique : c’est-à-dire, en étudiant successivement chacune des couches du terrain, de la plus récente à la plus ancienne. On peut ainsi comprendre l’évolution des bâtiments, leur évolution dans le temps. C’est un travail très minutieux, donc très long, nécessairement réalisé à la main (dans l’état actuel de la robotique) qui bénéficie heureusement de l’appui de nombreux bénévoles, sous la direction de professionnels hautement qualifiés.
La recherche de l’histoire d’un site relève des mêmes techniques et bénéficie des mêmes progrès que la résolution d’un meurtre par la police scientifique. J’imagine que le plaisir qu’en retirent les chercheurs lorsqu’une découverte vient confirmer -ou modifier- leur hypothèse est au moins aussi fort que celui d’un Hercule Poirot ou d’un Sherlock Holmes découvrant l’assassin.
Le cinéma ne lui consacre pourtant pas autant de films !
Le dendrochronologue lit dans les cernes de croissance d’un arbre les accidents climatiques qu’il a subis durant sa vie. Le palynologue étudie les pollens microscopiques contenus dans la terre ; le carpologue étudie les graines et les autres restes végétaux. L’archéozoologue identifie et étudie les ossements animaux. Et j’oublie certainement nombre de professionnels dont le rôle est important. Il est ainsi possible d’obtenir des renseignements précis sur le fonctionnement de la villa : quels animaux y étaient élevés à chaque époque, qu’elles étaient les plantes cultivées…
Et dès lors il devient possible de reconstituer un paysage, de comprendre quels étaient les produits importés ou exportés, et d’en suivre le parcours, comme de deviner le mode de vie des habitants de la villa, leur régime, leurs maladies, leurs techniques de culture ou d’élevage…
La villa de La Millière
La vallée de la Millière, et le hameau éponyme tirent leur nom d’une borne découverte derrière le château des Mesnuls, sur la voie romaine de Beauvais à Orléans. Il s’agissait d’une borne millière, ce qui correspondait à l’époque à une unité de distance de mille pas doubles faits par les soldats.

Une villa y a été découverte en 1963 par l’archéologue François Zuber qui cherchait là des vestiges de la voie romaine. Intrigué par la présence à cet endroit de buis et de mercuriale vivace, des plantes qui affectionnent le calcium, et donc la chaux, il en déduit la présence probable de ruines enterrées. Bingo !
Commencées en 1964, les fouilles du site ont permis de retrouver les fondations d’une villa gallo-romaine du Ier siècle après J.C., habitée jusqu’au IIème siècle.
Disposait-elle de bâtiments agricoles ? Seule la pars urbana a été retrouvée, ce qui a nourri l’hypothèse qu’il s’agissait plutôt d’une résidence secondaire voire d’un relais de chasse. Mais la présence d’une pars rustica, dédiée à l’activité agricole, au nord, reste probable.

Il s’agissait en tous cas d’une demeure luxueuse. Un plan rectangulaire de 30m par 15 divisé en 5 pièces principales donnant sur une galerie en façade. Une construction soignée, équipée d’un chauffage par le sol.
Les pièces étaient décorées de fresques dont les fouilles ont permis de retrouver des fragments. Le plus grand est aujourd’hui exposé au Musée des Antiquités Nationales de Saint-Germain-en-Laye : c’est la Fresque de l’été. Il s’agit de la seule représentation humaine grandeur nature de l’époque gallo-romaine retrouvée en France.
A la fin des campagnes de fouilles les structures de maçonnerie ont été recouvertes de sable et de pierres pour les protéger des intempéries et du gel en attendant une éventuelle valorisation future.
La villa de Richebourg
Découvert en 1978 ce site a fait l’objet de fouilles bénévoles dès 1987, et professionnelles de 1994 à 1999. Cette villa n’était pas isolée, puisque deux emplacements voisins ont été repérés (qui n’ont pas pu faire l’objet de fouilles). Ce territoire devait donc être particulièrement fertile.
La villa était placée le long d’une voie reliant Diodurum (Jouars-Pontchartrain) et Durocassio (Dreux), un peu au nord de Houdan. La première époque de construction de l’époque gallo-romaine remonte au 1er siècle avant notre ère, à l’époque de la conquête de la Gaule par Jules César. Peut-être même avant celle-ci, et elle aurait alors été le fait d’un Gaulois ayant travaillé à Rome avant de revenir dans la région, et de s’y faire bâtir une villa sur le modèle romain, avec des galeries que les maisons gauloises n’utilisaient pas.
Les murs sont alors de pierre et de terre. Un mortier les recouvre. Un enclos la protège, et un petit sanctuaire est construit à l’extérieur.
A la fin du siècle la maison est démolie pour être remplacée par un bâtiment plus important, à deux étages, avec galerie à colonnes en façade. Elle sera équipée quelques années plus tard d’un chauffage par le sol.
A l’intérieur d’une cour fermée le bâtiment d’habitation fait face à un bâtiment doté d’une grande tour qui sert au stockage de grains.
Voici ce qu’il est possible de voir sur place, après que les fouilles aient dégagé les restes des fondations:

et voici la maquette que les archéologues ont pu reconstituer après leurs travaux :

Entre les deux bâtiments, un jardin exotique, comprenant des espèces d’arbres apportés du bassin méditerranéen, était aménagé en lieu de détente, avec bassins, fontaines, kiosques et pergolas.
Cet ensemble, qui constituait la pars urbana -bâtiments d’habitation et dépendances directes- couvrait près d’un hectare. Il était prolongé par la partie agricole avec ses granges, ses étables, ses ateliers autour d’une seconde cour fermée.
Sans que l’on sache pourquoi, la villa est définitivement abandonnée au IIIème siècle, alors qu’elle était encore en pleine activité, avec un personnel nombreux. Il semble que la pars rustica (les bâtiments agricoles) a été démolie la première, vers 250 et ses matériaux récupérés. La pars urbana a été alors transformée, les propriétaires de la villa choisissant probablement de ne plus habiter sur place. De nouveaux bâtiments ont été construits plus nombreux, mais sur un terrain plus réduit et la villa (mérite-t-elle encore ce nom ?) s’est spécialisée dans l’élevage. Elle disposait notamment d’un fumoir à viande dont l’importance suggère un centre d’abattage et de boucherie. Vers 290 le site est totalement a été définitivement abandonné et toutes les constructions rasées.
L’élevage :
Les villas élevaient des porcs, des boeufs, des moutons, des ânes, des chevaux, des oies, des poules et des coqs… bref les animaux déjà élevés avant l’arrivée des Romains, et que les fermes du XXème siècle élevaient encore dans des conditions très voisines.
Elle exportaient des bêtes sur pieds ou transformées. Par exemple une villa de Diodorum ( Jouars-Pontchartrain) était spécialisée dans la production de rillettes de mouton et en exportait dans toute la région. Un débouché pour nos mérinos ?
Les croisements opérés entre les espèces locales et celles importées massivement des régions méditerranéennes avaient donné naissance à des animaux plus grands et plus vigoureux. On a constaté ainsi, en étudiant leurs squelettes que le petit boeuf gaulois avait vu sa taille augmenter de 50% en moins de vingt ans au moment de la conquête, avec l’arrivée du grand boeuf italien. Pour l’utiliser à des travaux de force, le fermier avait naturellement intérêt à rechercher les animaux les plus puissants.
Outre leur destination alimentaire : viande, lait, fromage… les animaux fournissaient laine et cuir pour les vêtements, graisse pour l’éclairage, et fumure pour enrichir les sols.
La culture :
L’évolution de la population et de ses besoins ne nécessitaient pas d’engager de grands travaux de défrichage pour augmenter les surfaces cultivables. La forêt d’Yveline n’a donc pas beaucoup changé à cette époque.
La terre étant cultivée chaque année sans jachère, les villas gallo-romaines devaient donc rechercher les emplacements les plus fertiles. On les trouvait essentiellement en Beauce yvelinoise (Ablis, Allainville, Sonchamp), sur les plateaux autour de Dourdan et Rambouillet, et dans les zones ouvertes entre Chartres et Paris.
Les sols, appauvris par une exploitation trop intensive étaient enrichis avec des cendres, du fumier, et de la chaux. Le chaulage, qui fournissait du calcium et de l’azote aux plantes était une technique déjà utilisée par les Gaulois avant la conquête.
Le labour, pratiqué à l’araire, cette charrue rudimentaire tirée par un boeuf, était pratiqué en sillons croisés pour oxygéner la terre avant de herser les mottes et de semer dans une terre plus « accueillante ».
A la chute de l’empire romain, la population se réduit fortement (guerres civiles romaines, invasions, famines, épidémies…). Celle de Lutèce, par exemple, serait tombée de 15 000 à moins de 3 000. De nombreux domaines agricoles disparaissent. Les terres les moins fertiles sont abandonnées et le massif forestier gagne en étendue.
A partir du XIème siècle la forte augmentation de la population entraîne un mouvement inverse. C’est l’époque des fermes médiévales, des grands défrichements… et le sujet d’un prochain article.
Christian Rouet
mai 2026














