Hilda, la fiancée aux lèvres rouges

Porté par « Sauvons les Moulineaux », une association de passionnés, et soutenu dès l’origine par Thierry Convert et la mairie de Poigny-la-Forêt, le projet de restauration et de mise en valeur de la chapelle du prieuré des Moulineaux a connu de grandes avancées, que je vous conseille vivement de découvrir lors des journées portes-ouvertes ou des manifestations culturelles qui y sont régulièrement organisées.

les travaux

A quelques kilomètres de Poigny, ce site est en bordure de la Guesle, entre l’étang Carré et l’étang de Guiperreux, qu’elle alimente. Il a abrité dès le XIIème siècle un prieuré de l’ordre de Grandmont. Au XVIème siècle le monastère abandonné a été acheté par Jean d’Angennes qui l’a transformé en château. Vendu au comte de Toulouse au XVIIIème siècle il est devenu relais de chasse. Au siècle suivant c’est la présence de la rivière et de son moulin à eau qui conduit Charles et Antoine Clancau à y installer une laminerie d’étain. Intégrée dans un groupe industriel important, elle est victime de sa faillite, et ferme en 1899. Les bâtiments sont laissés à l’abandon par leur nouveau propriétaire et auraient totalement disparu si ce projet de rachat et de rénovation n’avait pu aboutir.  

« L’ancien arrondissement de Rambouillet » 

En 1893, lorsque Mme la duchesse d’Uzés publie son livre de souvenirs « L’ancien arrondissement de Rambouillet », elle décrit ainsi le site : outre la laminerie voisine, « ce qui reste d’habitable sert à une exploitation agricole. La jolie chapelle gothique est un grenier à foin, et l’un des quatre pavillons carrés, construits en grès et briques, qui est encore debout, sert de logement au fermier ».

Elle raconte avoir été séduite par un « spectacle inoubliable » : les ruines éclairées par le coucher de soleil au dessus de l’étang de Guiperreux. « L’ancienne abbaye vous apparaît  comme un feu au milieu des roseaux fantastiques qui foisonnent toujours sur cet étang bizarre. Est-ce un incendie ? Non, c’est l’effet dû au soleil passant par dessus les grands pins noirs, au jour frisant sur les grands roseaux magiques et sur les grès dorés du fond. »

Un vieillard qui voit son émerveillement lui raconte que c’est « la fiancée aux lèvres rouges qui passe ». Et en échange d’un morceau du cerf que l’équipage de la duchesse vient d’attraper il accepte de lui raconter une histoire que les anciens de Guiperreux tiennent pour véridique.

A mon tour, et sans vous demander le moindre morceau de cerf en retour, je vous la raconte. Est-elle vraie ?  Sachez que, pour sa part, la duchesse est restée sceptique. Elle exprime dans son récit un mépris sans limite pour ce vieil homme capable de croire en de telles sottises. Mépris de l’aristocrate vis-à-vis d’un homme du petit peuple, mépris de la femme instruite pour ces « pauvres gens, qui s’acharnent à croire sans hésiter des histoires aussi invraisemblables, et nient l’évidence avec la plus grande facilité ». Mépris que l’on retrouve, parfaitement assumé, dans de nombreux autres chapitres de ce livre, ce qui en fait un document sociologique beaucoup plus intéressant que l’étude historique qu’il prétend être.

l’étang de Guiperreux tirage argentique 1937

Hilda

A l’époque où le monastère des Moulineaux était dirigé par un saint homme dont tous reconnaissaient la sagesse, un prince y fit étape en compagnie de sa fille Hilda. Celle-ci, mise en confiance, avoua à l’abbé qu’elle craignait par-dessus tout de ne pas être assez aimée par le chevalier qui demandait sa main. 

« Je veux être sûre que le coeur de mon fiancé n’aura jamais battu pour une autre, avant moi. »

L’abbé avait acquis par sa piété de grands pouvoirs. Emu par sa détresse il lui fit don d’un charme. Si elle entendait les mots « Je n’ai jamais aimé, et je n’aimerai jamais que toi » il lui faudrait  embrasser sur le front celui qui les prononçait. Elle serait alors fixée sur sa sincérité.

Or, il est dangereux de faire appel à la magie, même divine, car le Diable n’est jamais très loin. Et celui-ci, qui rodait autour de l’abbaye, rêvant de ruiner l’influence de l’abbé, aperçut la belle princesse. Séduit par sa beauté, il se jura aussitôt de pouvoir assouvir son désir démoniaque. Il lui fut aisé de s’introduire dans le charme offert par l’abbé.

 Hilda et son père quittèrent l’abbaye, et retrouvèrent le chevalier qui les avait attendus. Dans sa joie de revoir sa fiancée, celui-ci s’exclama :« Mon Hilda, tu es encore plus belle ! Je n’ai jamais aimé, et je n’aimerai jamais que toi ».

Hilda fut aussitôt poussée à venir embrasser sur le front son prétendant. Une voix venue des buissons, et qu’elle seule put entendre l’arrêta : « Menteur ! ».

Effrayée, la jeune fille demanda à son fiancé de répéter ce qu’il venait de lui dire, et à nouveau la voix s’éleva : « Menteur! ».

Elle se précipita sur le buisson, mais il n’y avait personne. Seule une petite vapeur bleue s’en échappa, avec une forte odeur de soufre, tandis qu’Hilda tombait sans connaissance.

Ses deux compagnons la relevèrent. « Ramenez-moi à l’abbaye » leur demanda-t-elle dès son réveil. Ils ne voulurent pas l’écouter et la ramenèrent chez elle.

Pendant un an la santé d’Hilda déclina. Ses yeux perdaient leur éclat, ses joues devenaient de plus en plus pâles, seules ses lèvres rougissaient de plus en plus, tandis qu’elle répétait sans cesse « Ramenez-moi à l’abbaye ».

Son fiancé ne la quittait pas et l’assurait chaque jour de son amour sans pouvoir la guérir de sa langueur.

Finalement, désespérant de la voir guérir, son père céda à sa demande et les fiancés prirent ensemble la route des Moulineaux.

Hilda se sentait revenir à la vie : « Je vais pouvoir demander à l’abbé d’annuler le don qu’il m’a fait, car depuis un an que mon fiancé m’entoure de ses soins et souffre de mon état, je ne doute plus de son amour. Je comprends que Dieu a voulu me punir de mon manque de confiance ».

 Vous pensez que l’histoire s’arrête ici ? Elle ne fait que commencer !

Hilda entra seule dans l’abbaye, et frappa à la porte de l’abbé. Celle-ci resta close. Comme elle insistait en vain, elle entendit la voix de son fiancé : « Hilda Je n’ai jamais aimé, et je n’aimerai jamais que toi ». Elle se précipita au dehors, et découvrit le corps du chevalier, étendu mort, un poignard dans la poitrine. Une force irrésistible la poussa à se pencher vers lui, pour l’embrasser sur le front, mais l’abbé, surgissant derrière elle, l’enleva et l’emporta dans sa cellule sans se soucier de sa résistance.

La jetant sur sa couche, il tomba à ses genoux en lui suppliant d’une voix tendre de lui céder. Hilda résista de toutes ses forces, tandis que l’abbé multipliait les promesses et les serments d’amour.

 Un abbé qui dissimulait sa lubricité sous son apparence vertueuse ? Vous n’y êtes pas !

Ce n’était pas le véritable abbé qui se conduisait ainsi, mais le Diable, qui avait pris son apparence pour assouvir ses vils désirs.

Poussée par la puissance du sortilège Hilda trouva la force d’échapper à son agresseur, et se précipita sur le corps inanimé de son fiancé. Elle embrassa son front avec passion, et ses lèvres n’y laissèrent aucune trace. Derrière elle une voix railleuse se fit entendre à nouveau : « Je n’ai jamais aimé, et je n’aimerai jamais que toi ».

A nouveau Hilda ne put résister et courut dans la cellule de l’abbé avec le besoin de l’embrasser sur le front ainsi que le lui ordonnait le sortilège dont elle était victime. Elle le trouva en prière devant son crucifix. Or, cette fois, il s’agissait bien de l’abbé et non du Diable qui avait entre-temps quitté son apparence humaine. Obéissant au sort magique elle embrassa l’abbé sur le front.

Et puisque ces mots n’avaient pas été prononcés par quelqu’un de sincère, apparut aussitôt sur le front du saint homme une marque de feu indestructible : la trace du baiser de ses lèvres rouges.

A ce baiser impie les murs de l’abbaye s’ébranlèrent, et ses voutes s’effondrèrent ne laissant que des ruines, encore visibles des siècles plus tard.

Hilda fut noyée dans l’étang et depuis son âme flotte tous les soirs au-dessus des ruines, au coucher du soleil, en murmurant à son tour « Menteur ! ».

gravure de Mme la duchesse d’Uzés

Et ce que nous prenons pour les lueurs du coucher de soleil, c’est son haleine de feu qui vient couvrir ces vieilles pierres de flammes vengeresses, peut-être pour purifier l’endroit.

Je vous devine sceptique comme l’était la duchesse d’Uzés. Reconnaissez pourtant qu’avec Scarlett Johnson dans le rôle d’Hilda, Klaus Kinsky dans celui du diable, et Tom Cruise dans celui du chevalier, Netflix saurait en faire un beau succès commercial !

Il y a un post-scriptum à cette sombre tragédie. Trois siècle plus tard, alors que les jeunes fiancés du village ne croyaient plus à la légende de la fiancée aux lèvres rouges, une jeune fille mit imprudemment son prétendant au défi d’aller prononcer les paroles maudites au pied des ruines. Oserait-il, par amour pour elle, risquer d’y recevoir le baiser mortel d’Hilda ?

Pour lui plaire, le jeune homme s’y aventura seul, une nuit… On le retrouva le lendemain, mort, le front ensanglanté.

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Bien sûr, il ne manqua pas d’esprits forts comme vous pour prétendre qu’il avait dû trébucher dans l’obscurité et que son front avait porté sur une pierre aigüe. Mais le fait est que la blessure mortelle ressemblait étrangement… au baiser d’Hilda. A Guiperreux les fiancés évitent depuis de se promener près des ruines, surtout lorsqu’y passe la fiancée aux lèvres rouges.

Voltaire disait :“La superstition est à la religion ce que l’astrologie est à l’astronomie, la fille très folle d’une mère très sage”.
Et Pierre Dac faisait remarquer fort justement : “Les gens superstitieux vous recommandent instamment de ne jamais passer sous une échelle, mais ils ne vous empêchent pas de passer sous un taxi”.

Je ne vois rien à ajouter !

 

Christian Rouet
janvier 2026

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