Brocanteurs et antiquaires
Il est difficile d’imaginer une boutique d’antiquaire plus petite que celle que Xavier Bezard ouvre deux jours par semaine à côté de la sous-préfecture de Rambouillet, en complément de celle qu’il tient à Maintenon depuis plus de trente ans.
En 1990 l’annuaire de Rambouillet recensait pourtant 5 antiquaires, et depuis 1975 le Rotary-Club de Rambouillet organisait avec succès un salon régional des antiquaires, salle Patenôtre.
Que sont-ils devenus ?
La brocante
Les premiers « marchés aux puces » sont nés à Athènes sur l’Agora. On y trouvait des vieux vêtements, de la poterie, de la céramique et d’autres curiosités dans des conditions assez voisines de celles de nos vide-greniers d’aujourd’hui. Et c’est aux Romains que revient l’invention de la première salle des enchères.
Au Moyen-âge le marché de la récupération se développe et des marchands ambulants, des camelots, des ferrailleurs vont de foire en foire revendre leurs achats. Louis XIV crée une réglementation particulière pour ce négoce, en imposant la tenue d’un « registre de commerce » aujourd’hui « registre de police » pour pouvoir retrouver la date et le prix d’achat de chaque objet vendu et lutter efficacement contre le recel.
La notion d’objet patrimonial n’a alors guère de sens, et un immeuble inutile, église désaffectée, château délaissé… est tout simplement détruit pierre par pierre pour que soient réutilisés ses matériaux dans une nouvelle construction. C’est encore ce qu’il advient à la plupart des biens nationaux mis en vente à la Révolution, comme par exemple au pavillon central du palais du Roi de Rome, lorsque Rattier l’achète en 1834, et il faudra attendre Viollet-le-Duc pour que le patrimoine médiéval soit jugé digne d’être conservé.
Cependant c’est avec la révolution industrielle qui permet la multiplication des articles et l’effondrement de leurs prix qu’il devient envisageable de se débarrasser sans scrupules d’un produit usagé, parfois encore utilisable, pour le remplacer par un produit neuf. Le négoce de l’occasion trouve dans la société de consommation, la dictature de la mode et l’obsolescence programmée un nouveau souffle qui s’amplifie à partir de 1970.
A la veille de la première guerre mondiale il y a 6 brocanteurs à Rambouillet, 2 à Dourdan, 1 à Saint-Arnoult, à Coignières, Jouars-Pontchartrain, Galluis, et Les Menuls.
Seul Joyeux, rue de Paris (rue de Gaulle) à Rambouillet, tout en s’affirmant « brocanteur » introduit dans sa publicité de 1910 le terme accessoire d’« antiquités ».
Au demeurant, la rubrique « antiquaires » n’existe alors dans aucun annuaire. Le brocanteur, comme Pierre Quemard qui a repris l’activité de son père (et qui la transmettra ensuite à son fils), achète et vend… tout ce qu’il peut récupérer à bas prix. Il recherche les successions sans héritiers, les rénovations, les démolitions et les professionnels de la construction font plus appel à lui que les particuliers…
Le brocanteur, suivant la monographie, « achète et vend une multitude de meubles, objets, tableaux d’occasion anciens ou récents à l’exclusion de toute marchandise neuve ». Ce n’est pas un expert dans le domaine de l’art, mais un acteur dans la circulation des objets du quotidien. Il est à la fois commerçant, récupérateur, et parfois même restaurateur autodidacte.
On retrouve chez lui, avec nostalgie, l’objet qu’on a connu chez nos grands-parents et dont nos enfants ne peuvent même plus deviner l’usage…
Dans notre région c’est le développement des résidences secondaires qui fait la fortune des brocanteurs, car, dans l’idéal, une maison à la campagne doit posséder des poutres apparentes, une table de ferme avec ses bancs aussi authentiques qu’inconfortables, un joug de boeuf suspendu au mur, une maie transformée en bar et un soufflet de forge en table basse…
Nos grands-parents ont été fiers d’échanger leurs meubles de famille contre un mobilier formica. Nos parents le jugeant ringard s’en sont débarrassé pour acquérir des meubles scandinaves parfaitement adaptés à leurs appartements. Nous avons été conquis par le mobilier modulaire d’IKEA et nos enfants trouvant le formica des années 50 délicieusement vintage, le rachètent.
A chaque étape, le brocanteur est là, achetant pour stocker en attendant le changement de mode. Il le sait : tout finit par trouver acquéreur…

Les antiquaires
Jusqu’à la première guerre mondiale le terme d’antiquaire désignait « un érudit se livrant à l’étude systématique des monuments et des objets d’art (numismates, iconographes qui publient statues, figurines, mosaïques, peintures murales, gravures et sculptures), ou un collectionneur intéressé aux antiquités » (Wikipedia).
Le grand public ne comprend pas toujours leur curiosité ! En témoigne cette remarque dans l’article « Antiquaire » du Grand Dictionnaire universel Larousse de 1866 :
« Les antiquaires, à cause de la passion, du fanatisme qu’ils apportent souvent à la recherche d’objets qui n’ont aucun pris aux yeux du vulgaire, sont exposés à de fréquentes railleries et à de plaisants mécomptes. »
Pour répondre aux demandes des collectionneurs, le marché des antiquités se développe, et élargit sa clientèle. Depuis les années 1920, le terme d’antiquaire ne désigne plus que le professionnel qui achète des meubles, objets, tableaux, sélectionnés pour leurs qualités artistiques en dehors de toute copie moderne ( rappelons que le Code Général des Impôts définit les objets dits «antiquités» comme étant ceux ayant plus de 100 ans). Il les propose à la vente après les avoir mis en valeur, notamment en effectuant les recherches nécessaires à la compréhension de leur origine et à leur qualité artistique.
L’objet ancien se définit selon trois critères : il est rare, il n’est plus utilisé pour sa fonction initiale (par exemple: une voiture ancienne est conservée pour sa valeur historique plutôt que pour son usage quotidien), et il a acquis une valeur spécifique qui dépasse celle d’un bien comparable «ordinaire».
La différence entre l’objet vieux et l’objet ancien se remarque notamment… dans les prix pratiqués. A titre indicatif, la monographie fiscale qui donnait en 2021 aux agents du fisc une estimation du bénéfice par rapport au CA déclaré retenait pour les « antiquaires renommés » : bénéfice brut 180 %, « autres antiquaires et marchands » : bénéfice brut 100 à 150 % et « brocanteurs » : bénéfice brut 50 à 70% (relevons que pour qu’un bénéfice dépasse ainsi le chiffre d’affaires déclaré, il faut que l’Administration imagine une dissimulation de CA énorme !).
Lorsque la rubrique « antiquaires » apparait dans l’annuaire commercial de Rambouillet de 1930, Pierre Quemard est le premier à la revendiquer. Cette année là, ses anciens collègues, Vve Bonhomme, Chauveau Lecouteux et Jourde continuent à se dire « brocanteurs ».
On peut supposer que Quemard a cependant conservé l’essentiel de son activité de brocante. Il a d’ailleurs conservé ses locaux de la rue du Hasard (Maurice Dechy), mais ouvert sa nouvelle boutique rue de Paris (R.Poincaré). Son changement de catégorie indique à sa clientèle qu’à côté de vieux meubles et objets, il en propose qui sont anciens. Il leur fait en outre savoir qu’il possède une connaissance en matière d’art pour les renseigner et les conseiller, et une vraie compétence pour effectuer une restauration de qualité qui conservera à l’objet sa valeur patrimoniale.
Les boutiques d’antiquaire deviennent un but de visite. Elles sont ouvertes le weekend. On les trouve dans les lieux touristiques : il s’en ouvre plusieurs à Montfort-l’Amaury, région de riches résidences secondaires… Cependant elles peuvent aussi s’installer dans un lieu retiré, car la difficulté à les trouver peut les valoriser.
Au marché aux puces, le plus grand marché de brocante de Saint-Ouen, les stands d’antiquaires se groupent au marché Biron (« les belles puces ») et plus tard à Malassis. Et les antiquaires vont au devant de leur clientèle, dans des salons, à Paris puis dans toute la France. En 1962 la prestigieuse Biennale des antiquaires (qui, comme son nom ne l’indique pas, a lieu une fois par an !) remplace au Grand Palais la Foire des antiquaires que Malraux avait créée en 1956.
A Rambouillet, en 1975, le Rotary-club organise un premier salon des antiquaires, salle Patenôtre. Une trentaine d’exposants de qualité, la présence d’un expert pour vérifier les objets présentés et renseigner les visiteurs… le salon, qui est le second organisé dans les Yvelines après celui de Versailles, remporte un grand succès.
Il est reconduit chaque année, permettant au club de recueillir des fonds (entrées + exposants + annonceurs publicitaires) pour ses œuvres : d’abord l’achat de containers pour la récupération de verre en partenariat avec Saint-Gobain, puis la construction d’un Centre d’Aide par le Travail au Bel-Air.
Un métier en crise
A partir de la décennie 1980-90 le commerce d’antiquités devient de plus en plus difficile. En cause, la taille des appartements modernes, le goût des jeunes pour du mobilier contemporain, les prix qui ont trop monté, la concurrence des brocantes et des vide-greniers qui se sont multipliés, derrière des évènements incontournables comme la Brocante de Lille, la foire de Chatou ou celle d’Isle-sur-la-Sorgue. Se maintiennent sur le marché international les antiquaires de très haut niveau. Ils exposent à Paris, Milan, Hanovre… Leurs prix ne sont pas adaptés à la clientèle rambolitaine. Faute d’exposants le salon du Rotary est arrêté en 2012, (l’actuel salon des Métiers d’Art le remplace depuis).
Le nombre d’antiquaires de France passe d’environ 650 en 1987 à moins de 300 en 2015. Comme exemples de changements professionnels dans le domaine de l’antiquité, je voudrais citer deux exemples rambolitains de 1972 –au reste, diamétralement opposés.
Philippe Jean
Il s’installe avec son épouse à Rambouillet, vers 1970, en rachetant un local commercial de Groussay, face au Quartier Estienne, qui a abrité longtemps la principale maison close de la ville. Son magasin d’antiquités attire des acheteurs de très loin, car il ne vend que des meubles de très grande qualité.
Ancien élève de l’Ecole Boulle de Paris il joint à de solides connaissances de l’histoire de l’art une expertise de la sculpture qui lui permet d’évaluer et de restaurer des meubles de grand prix.

Mais très vite, dans son atelier de Rambouillet, il préfère expérimenter les possibilités qu’offrent inox et plexiglas pour imaginer des luminaires et des meubles contemporains.
Le public français a conservé des goûts traditionnels, conforté par la richesse de son patrimoine, et peu de designers ont alors réussi à se faire connaître, aux côtés des américains ou des scandinaves.
Ses créations remportent très vite un grand succès et cette activité exigeant davantage de place, il quitte Rambouillet en 1972 pour le château du Moulin-Neuf, à Jouy (son magasin est repris par un restaurant asiatique).
Tandis que son épouse continue à accueillir ses clients en antiquités dans le château, Philippe Jean s’investit totalement dans la fabrication de ses lampes, meubles ou sculptures en bronze, en résine, en cristal.
Il expose à Milan, à Paris où il reçoit la Lampe d’or de la création au Salon International du Luminaire de Paris en 1979 et 1981, et ses créations, diffusées par des magasins prestigieux comme Jansen connaissent un succès international.
Il abandonne alors définitivement son activité d’antiquaire.
Jean-Louis Heitschel
Fils d’un huissier de Saint-Germain-en-Laye, Jean-Louis Heitschel débute à son tour une carrière d’huissier à Rambouillet.

Mais cette famille de juristes est aussi une famille de passionnés d’art. Son père est l’un des plus grands collectionneurs d’assiettes de la période révolutionnaire. Aujourd’hui on peut voir la collection Louis Heitschel au Musée de Roanne, qui l’a achetée en 1988.
Maître Jean-Louis Heitschel est lui aussi un grand amateur d’art que ses protêts et saisies ne satisfont pas. C’est lui qui décide ses amis rotariens à créer leur salon des antiquaires, et les nombreuses relations qu’il possède dans ce milieu en facilitent grandement les débuts.
En 1972, la vente aux enchères de gouaches qu’un artiste juif avait offert à sa famille avant d’être déporté atteint un montant inespéré, car les collectionneurs américains l’ont découvert après sa mort et s’arrachent ses œuvres.
Ce capital décide J.L. Heitschel à changer totalement de vie. Il achète un magasin à Chartres, en face de la cathédrale pour y exercer une activité d’antiquaire, spécialisé notamment dans les bijoux anciens.
Ainsi, en cette même année 1972, deux Rambolitains quittent notre ville où leur réussite professionnelle était avérée et s’installent tous deux en Eure-et-Loir, le premier pour abandonner le métier d’antiquaire et le second pour l’adopter.
Je trouve la coïncidence amusante ! Elle me permet d’évoquer deux amis brillants, disparus, l’un en 1987 et l’autre en 1989.
Quant aux brocanteurs ils subissent de plein fouet la concurrence de la vente de particulier à particulier, qui ne supporte aucune taxe et très peu de contrôles. Les sites internet tels que Ebay, le Bon-Coin, Delcampe… ouvrent au public un marché mondial.
Certes, les vide-greniers sont réglementés : un particulier ne peut pas en faire plus de deux dans l’année, et uniquement pour vendre des objets qu’il n’a pas acheté dans cette intention.
« Il faut noter qu’un juste équilibre doit s’établir entre la liberté du commerce et de l’industrie, qui justifie qu’un professionnel de la brocante puisse participer à n’importe quelle manifestation et la possibilité offerte aux particuliers de » vider leurs greniers « , de manière exceptionnelle pour lutter contre les pratiques para commerciales. En effet, l’organisation de ces marchés aux puces, braderies et autres foires à la brocante tend à se multiplier avec l’encouragement des municipalités qui voient dans ces manifestations un facteur important d’animation locale. » Ministère de l’intérieur réponse Sénat 23/09/1993
Dans les faits, il y a très peu de contrôles exercés sur les particuliers et les brocanteurs –qui sont d’ailleurs les premiers à venir, dès l’aube, s’approvisionner dans ces vide-greniers– supportent ainsi une concurrence mortifère.

En juin 1988, faute de repreneur, Pierre Quemard, l’antiquaire de la rue R. Poincaré qui y a succédé à son père ferme à son tour sa boutique. En 2025 le matériel de menuiserie qui lui servait pour les restaurations de meubles trouve preneur… en Afrique.
Avec lui, c’est une page de l’histoire de Rambouillet, et des métiers de brocanteur et d’antiquaire qui se tourne.
Christian Rouet
avril 2026














