Blaise Pascal à Port-Royal-des-Champs

Pour ma génération, qui a connu le franc avant l’euro, le pascal était avant tout… un billet de banque, qui avait pris la place du molière de 1968 à 1997. Passé le 15 du mois, il se faisait rare dans nos poches.

Cependant, vous devinez que ce n’est pas du billet de banque que je voudrais vous parler ici, mais de ce personnage hors-du-commun qui a excellé dans toutes les disciplines.

Tout a déjà été écrit sur Blaise Pascal, notamment en 2023, pour le 4ème centenaire de sa naissance, et je m’en tiendrai essentiellement aux rapports qu’il a entretenus avec l’abbaye de Port-Royal-des-Champs, et qui expliquent qu’il soit représenté devant le pigeonnier et une reconstitution de la chapelle de l’abbaye.

L’abbaye de Port-Royal-des-Champs et les Solitaires

Au début du XVIIème siècle, sous l’impulsion de « mère Angélique Arnauld », l’abbaye cistercienne fondée en 1204 dans le vallon de Porrois connait un profond renouveau spirituel, avec un retour à la rigueur et à la prière, après un siècle de relâchement et de décadence. 

La réputation de l’abbaye grandit et sa renommée attire de nombreuses religieuses, en même temps que des protecteurs influents. C’est bientôt une des abbayes les plus riches du royaume.

A partir de 1638 des laïcs érudits choisissent de s’installer au seuil de l’abbaye, dans une démarche de « retraite dans la solitude » ou de « désert », en référence directe aux Pères du désert des premiers siècles chrétiens. Ils vivent là en communauté chrétienne mais sans prononcer de vœux religieux réguliers. On les appelle «les solitaires de Port-Royal ». Savants, écrivains, théologiens, ils ouvrent les « Petites Écoles » de Port-Royal où ils enseignent en développant des méthodes pédagogiques novatrices, introduisant notamment le français en remplacement du latin. Le jeune Racine est leur élève le plus connu.

les Petites Ecoles
photo de 2010 prise depuis le verger (malade, le beau cèdre de gauche a été, depuis, abattu)

En 1624 une épidémie de paludisme pousse mère Angélique à acheter à Paris un hôtel particulier, et les religieuses s’y déplacent, créant la communauté de Port-Royal-de-Paris. Les Solitaires, restés sur place, occupent l’abbaye et assainissent le vallon. En 1647, les religieuses peuvent ainsi y revenir (tout en maintenant une communauté à Paris), et les Solitaires se réinstallent aux Granges, à côté de la ferme de l’abbaye.

Sous l’influence de leur confesseur, l’abbé de Saint-Cyran, l’abbaye devient à partir de 1630 un haut lieu du jansénisme, en lutte contre la Compagnie de Jésus. Après des décennies de controverses religieuses et de persécutions, la doctrine de Jansen est condamnée par l’Eglise. L’abbaye est fermée. En 1709, les dernières religieuses sont dispersées, et en quelques années l’abbaye est totalement rasée sur ordre du roi Louis XIV.

Ses ruines, encore visibles aujourd’hui, deviennent un lieu de mémoire et de recueillement, symbole de résistance spirituelle et d’exigence intellectuelle, au cœur des débats entre raison, foi et pouvoir.

Ajoutons que le musée des Granges, relié aux ruines de l’abbaye par un escalier de cent marches vient d’être profondément rénové, et qu’avec ses jardins d’évocation, son verger historique et son parc majestueux il mérite bien d’être revisité.

Le jansénisme

C’est un mouvement compliqué, dans lequel des doctrines théologiques se sont affrontées, portées par des luttes d’influence et des enjeux politiques.

Si on le limite au seul différent théologique initial, il s’agissait de savoir comment l’homme peut être sauvé de la damnation éternelle.

Pour le jansénisme (d’après l’interprétation que faisait Cornélius Jansen, Evêque d’Ypres, de la pensée de saint Augustin) la nature humaine est totalement corrompue par le péché originel. L’homme est incapable de faire le bien par lui-même. Son salut dépend exclusivement de la Grâce divine. Or, Dieu ne l’accorde qu’à un petit nombre d’élus.

C’est donc une vision très stricte, voire pessimiste, qui exige une morale austère et sans faille, pour espérer bénéficier de la grâce divine.

Pour les jésuites, la nature humaine, blessée par le péché, n’est pas totalement corrompue. Dieu donne à tous les hommes une grâce suffisante qui lui donne la force de faire le bien. L’homme doit choisir, par son libre arbitre, de l’accepter ou de la rejeter.

Le salut est donc accessible au plus grand nombre, et les jésuites se montrent donc moins exigeants sur le comportement des fidèles.

la fin de Port-Royal, gouache anonyme du XVIIIème siècle
la fin de Port-Royal, gouache anonyme du XVIIIème siècle

Après bien des épisodes, les jésuites finissent par l’emporter. l’Eglise condamne la pensée janséniste, et devant la résistance de l’abbaye, le roi ordonne sa destruction totale, achevée en 1713.

La disparition de l’abbaye ne met pas fin au jansénisme, qui prend des formes diverses, et parfois sectaires, et se confond alors avec un combat contre l’absolutisme, qui conduira à la Révolution.

Il s’étiole puis disparait définitivement au cours du XIXème siècle, le Concile Vatican I mettant fin aux débats qui l’avaient engendré. 

Blaise Pascal

En 1646, son père est soigné par deux médecins jansénistes. Blaise, qui a 23 ans, et sa soeur Jacqueline âgée de 21 ans découvrent ainsi la pensée de Jansen et sont conquis par l’exigence morale que professent ses adeptes.

En dépit de son jeune âge, Blaise Pascal a déjà publié des traités de géométrie (cf. le théorème de Pascal, que je ne saurai pas vous expliquer). Il a conçu la Pascaline, une machine à calculer, lointain ancêtre de l’ordinateur (un échec commercial parce que son prix reste trop élevé, mais une prouesse technique).

la pascaline

En 1648, Jacqueline Pascal décide de rejoindre l’abbaye de Port-Royal-des-Champs, mais son père s’y oppose. Elle suivra malgré tout sa vocation, après la mort de son père, et malgré l’opposition de son frère, elle deviendra en 1653, soeur Sainte-Euphémie.

A partir de 1650, Pascal se passionne pour les probabilités. En physique il parvient à démontrer l’existence du vide, et calcule la pression barométrique à l’aide d’un tube rempli de mercure. Il invente le principe de la presse hydraulique…

le mémorial
le mémorial de Pascal

Cependant son intérêt pour les sciences cesse brutalement, au lendemain de sa « nuit de feu ».

On appelle ainsi la nuit du 23 novembre 1654 durant laquelle Pascal connaît une intense extase mystique. A son réveil il en rédige immédiatement le souvenir dans une note, dite « le mémorial » qui s’achève par cet engagement : « Renonciation totale et douce. Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur ». Cette note restera cousue dans ses vêtements durant toute sa vie, et ne sera découverte qu’après sa mort. 

Pascal aux Petites-Ecoles

Au lendemain de cette nuit d’extase, Pascal cherche à fuir le monde. Il vient à Port-Royal-des-Champs pour un premier séjour du 7 au 28 janvier 1655.  Il ne sera jamais l’un des Solitaires, ses séjours étant trop courts et trop espacés. Mais il est très proche d’eux.  

Lors de ce séjour, Pascal propose pour les Petites Ecoles une méthode de lecture phonétique globale qui rompt avec la méthode latine utilisée auparavant (notamment dans l’enseignement des jésuites).

Il la résume ainsi : « Cette méthode regarde principalement ceux qui ne savent pas encore lire. […] Chaque lettre ayant son nom, on la prononce seule autrement qu’en l’assemblant avec d’autres. […] Il semble que la voie la plus naturelle […] est que ceux qui montrent à lire, n’apprissent d’abord aux enfants à connaître les lettres, que par le nom de leur prononciation. »

Il rédige à la même époque un opuscule intitulé « Éléments de géométrie » (dont il ne reste que des fragments). Il s’agit d’un manuel destiné à enseigner les mathématiques aux enfants non pas par le par cœur ou le dogmatisme, mais en développant leur esprit logique et leur intuition naturelle. Une approche révolutionnaire pour le XVIIe siècle.

Le puits de Pascal

Dans la cour des Granges, à l’emplacement du puits, dit «de Pascal », reconstruit au XIXème siècle, un premier puits aurait été équipé selon ses plans d’un système de démultiplication des forces, en appliquant les principes de la mécanique des fluides et de la statique qu’il avait théorisés quelques années plus tôt.

le puits de PascalPascal aurait ainsi donné aux Solitaires le moyen de remonter de lourds seaux d’eau avec un effort physique bien moindre.

L’abbé Grégoire, dans son livre Les ruines de Port-Royal , décrit en 1801 cette «machine au moyen de laquelle un enfant de douze ans pouvait facilement tirer, d’un puits de 25 mètres (27 toises), un volume d’eau pesant au moins 13 myriagrammes (environ 270 livres), sans compter le poids du seau».

Les Provinciales

les ProvincialesDurant l’année 1655, et en janvier 1656, Pascal fait plusieurs séjours très courts à Port-Royal. Les jésuites s’en prennent alors aux jansénistes, et Pascal dont le talent d’écrivain et de polémiste est aussi grand que son génie des sciences, prend leur défense. De janvier 1656 à mars 1657 il rédige dix-huit lettres, connues sous le nom de Provinciales, pour attaquer les jésuites. Elles sont publiées d’abord  sous forme de libelles anonymes, puis regroupées sous le nom de Louis de Montalte et connaissent un grand succès public.

Sans doute ces lettres n’auraient-elles pas suffi à protéger les jansénistes des attaques des jésuites, mais le 24 mars 1656, la nièce de Pascal, Marguerite Périer, est guérie d’une fistule lacrymale après avoir touché une relique de la Sainte-Épine conservée à Port-Royal. L’Eglise, après une enquête de plusieurs mois conclut à une guérison miraculeuse. Difficile, dans ces conditions, de prétendre l’abbaye sous l’influence de Satan !

Les Pensées

Pascal revient probablement à plusieurs reprises à Port-Royal, sans que l’on en connaisse les dates et les durées avec précision. C’est là qu’il aurait commencé la rédaction d’une apologie de la religion chrétienne dont il présente l’ébauche aux Solitaires en novembre 1658.

les PenséesAprès sa mort, en 1670, ses amis publieront à Port-Royal ses notes sous le titre « Les Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, qui ont été trouvées après sa mort parmy ses papiers».

Sous le titre Les pensées elles sont une des oeuvres les plus connues de la littérature française.

En fait, tout le monde connait « le pari de Pascal» : puisqu’on ne peut savoir avec certitude si Dieu existe ou non, il est bien plus sûr de parier sur son existence, et de se comporter en conséquence, que l’inverse.

Cependant ce n’est là qu’un court passage de son ouvrage. Dans une première partie, Pascal s’adressant successivement à des mondains (dont les joueurs), des politiques, des savants et des philosophes, trouve pour chacun des arguments adaptés qui devraient les inciter à croire en Dieu. Pour le cas où ses arguments n’auraient pas suffi, il expose ensuite « les preuves de l’existence de Dieu », que sont à ses yeux les miracles, les prophéties et la perpétuité.

Ayant ainsi démontré d’une façon qui lui semble incontestable l’existence de Dieu, il en conclut cependant que tous ces arguments et ces preuves ne sont qu’un pis-aller : en réalité l’existence de Dieu s’impose à nous par sa seule volonté, et dans des conditions telles que la raison ne joue aucun rôle dans notre adhésion.

Les carrosses à 5 sols

Malade, Pascal passe ses dernières années à Paris. En 1661, à la toute fin de sa vie, il conçoit et lance à Paris la compagnie des « Carrosses à cinq sols ». Il s’agit tout simplement de la première expérience de transports en commun urbains au monde. Elle fonctionne selon des principes révolutionnaires pour l’époque : des itinéraires fixes (5 lignes relient différents quartiers de Paris; le premier trajet ouvre le 18 mars 1662 entre la rue Saint-Antoine et le Luxembourg), des horaires réguliers (les carrosses partent à heure fixe, même s’ils sont vides), et un tarif unique et modique (5 sols la place, ce qui rend le transport accessible à la classe moyenne).

Les statuts de l’entreprise stipulent que les bénéfices générés doivent être intégralement distribués aux pauvres et aux nécessiteux et c’est l’abbaye de Port-Royal, et les réseaux jansénistes qu’il désigne comme relais de confiance pour organiser cette charité.

Malheureusement, Pascal meurt en août 1662, quelques mois seulement après le lancement des premières lignes, sans avoir pu voir l’ampleur de l’impact humanitaire de son invention. L’entreprise lui survivra quelques décennies avant de péricliter à la fin du XVIIe siècle.

masque funéraire de PascalLe masque funéraire de Blaise Pascal est conservé à l’abbaye Port-Royal de Paris.
Sur les ruines de l’abbaye de Port-Royal-des Champs, son buste (aux côtés de celui de Racine) rappelle les liens qui l’ont attaché aux Petites Ecoles et sa défense du jansénisme.

Christian Rouet
juin 2026

Cette publication a un commentaire

  1. gérard claisse

    le Pascal (Pa) est aussi l’unité de pression dans le système international (SI)

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