Dans les bras de François 1er

la tour François 1er

En février 1547, François 1er est souffrant. Le 25 il interrompt une  chasse qui l’a entrainé près de Rochefort-en-Yvelines, pour regagner Saint-Germain-en-Laye. En chemin son état empire, et il décide de faire étape à Rambouillet pour reprendre des forces chez Jacques d’Angennes, un de ses familiers.

La suite de l’histoire est connue, et avec elle, le petit château de Rambouillet acquiert une grande renommée. L’état du roi s’aggrave. Plus question de reprendre la route. Le 31 mars 1547, il meurt à Rambouillet, sans doute dans une chambre de la tour qui depuis porte son nom.

Dans toute histoire il y a le héros, les personnages secondaires, et les figurants. J’ai consacré un article (ici) au décès et aux obsèques de François 1er, en négligeant ceux qui l’ont accompagné dans ce dernier voyage. Trois femmes méritent pourtant d’être citées : sa maîtresse, Anne de Pisseleu, duchesse d’Etampes, sa belle-fille, Catherine de Médicis, épouse du dauphin Henri et Diane de Poitiers la maîtresse de celui-ci.

Isabelle Cottereau, femme de Jacques d’Angennes mériterait aussi d’être citée. Maîtresse de maison obligée de recevoir à l’improviste le roi et sa cour, dans un petit château absolument pas préparé à un tel séjour, elle n’a pas dû s’amuser beaucoup durant ce royal séjour !

C’est Anne de Pisseleu que je vous présente aujourd’hui.

La duchesse d’Etampes (1508-1580)

Anne est issue de la famille Pisseleu d’Heilly, de vieille noblesse picarde. Son père s’est remarié trois fois et environ douze de ses enfants ont survécu. Elle fait ses débuts dans la suite de Marie de Luxembourg, comtesse douairière de Vendôme, puis entre au service de Louise de Savoie, régente du royaume durant l’emprisonnement du roi François 1er.

Le 25 février 1525, celui-ci a été capturé au soir de la défaite sanglante de Pavie, et il est resté  depuis prisonnier en Espagne. Le 14 janvier 1526 il signe avec Charles-Quint un traité qu’il n’a aucune intention de respecter, laisse ses deux fils en otage, et le 17 mars il retrouve sa mère Louise de Savoie, et la cour, à Bordeaux.

Depuis 1518, la maîtresse en titre du roi est la comtesse Françoise de Foix. Elle a remplacé la Belle Ferronnière, celle qui aurait, dit-on, transmis au roi la syphilis de la part de son mari, l’avocat Ferron. Durant sa captivité, François lui a régulièrement écrit des poèmes. Cependant, Louise de Savoie, qui n’apprécie pas la comtesse, s’est arrangée pour qu’elle ne soit pas à Bordeaux pour accueillir le roi. Pour lui faire oublier son absence, elle lui présente une demoiselle d’honneur de 18 ans, belle et candide : Anne de Pisseleu, dite mademoiselle d’Heilly. Le roi  « se pleust fort en la douceur de sa conversation »(le Ferron) et en oublie le charme des espagnoles qui ont adouci sa captivité.

anne de Pisseleu

Quelques semaines après, lorsque la comtesse de Foix rejoint la cour à Angoulème, c’est pour constater que le roi s’est consolé de son absence. Dans cette cour de France où le roi estimait que « toute la décoration d’une cour estoit des dames […]. Comme de vray, une cour sans dames c’est un jardin sans aucunes belles fleurs » (Brantôme, chroniqueur du XVIème siècle), la rivalité des deux femmes va durer deux ans. Anne, de 13 ans la cadette, l’emporte finalement, et Françoise de Foix préfère quitter la cour et retourner en Bretagne retrouver son mari (que l’on suspecte d’avoir fait mourir sa femme quelques années après, pour se venger de son infidélité).

L’influence d’Anne grandit. En 1531, elle est aux côtés du roi lorsque celui-ci reçoit à Paris sa nouvelle épouse, Eléonore d’Autriche. Pour que sa maîtresse ait un titre, le roi la marie en 1532 à un grand seigneur ruiné, Jean IV de Brosse. Et pour le remercier de remplir avec tact son rôle de mari complaisant, François 1er lui donne le comté d’Étampes, qu’il érige en duché en 1536. C’est ainsi qu’Anne d’Heilly entre dans l’histoire sous le titre de duchesse d’Étampes.

carte postale représentant l’Hôtel d’Anne de Pisseleu à Étampes

A l’époque mérovingienne, des reines comme Frédégonde (v. 545–597) ou Brunehaut (v. 543–613) ont exercé un pouvoir réel, avec un rôle politique et même militaire reconnu. Cependant, sous les Capétiens, les reines ont eu moins d’autonomie politique, et Aliénor d’Aquitaine (1122–1204), Blanche de Castille (1188–1252) ou Isabeau de Bavière (1370–1435) constituent des exceptions dans l’exercice d’un pouvoir exclusivement masculin. Comme l’écrit Clément Marot : « Je ne lus jamais en nul livre, Que une femme dut gouverner ».

A partir de la Renaissance les reines, et surtout les favorites royales, deviennent des actrices politiques centrales. La duchesse d’Etampes leur montre la voie. Celle que les flatteurs appellent « la plus savante des belles et la plus belle des savantes », est la première favorite royale à exercer une influence certaine sur le roi, en concurrence avec ses conseillers les plus proches.

La duchesse d’Etampes travaille à l’accroissement de sa fortune personnelle : au duché d’Etampes viennent s’ajouter les domaines de Limours, de Villecerf, de Meudon et d’Angervilliers.

Elle enrichit sa famille, obtenant à ses parents ou amis des postes à la cour. Un de ses frères devient gouverneur de Hesdin, un autre, évêque. Une de ses soeurs épouse le gouverneur de Picardie. Sa demi-soeur, le neveu de l’amiral Philippe Chabot de Brion, très en cour à l’époque. Vers 1530 elle obtient le cardinalat pour son oncle, évêque d’Orléans. On pourrait évoquer encore l’emploi de panetier du roi qu’elle obtient pour son beau-frère Charles de Jarnac.

S’estimant insulté par le dauphin Henri, pour une allusion désobligeante aux bienfaits qu’il doit à la duchesse d’Etampes, Charles de Jarnac veut venger son honneur. Le fils d’un roi ne se bat pas en duel : François de Vivone, un de ses amis, excellent bretteur, se propose de le remplacer, mais François 1er interdit le duel.

A la mort du roi, le dauphin, devenu le roi Henri II, autorise ce combat, confiant dans la supériorité de son champion. Mais Jarnac le blesse au mollet. Le coup est parfaitement régulier, et Jarnac est déclaré vainqueur. Son adversaire meurt « quelque temps après, tant de sa blessure que de la douleur d’avoir été vaincu en présence du Roi ». L’expression « coup de Jarnac » désigne alors un coup particulièrement habile, mais au fil des siècles il change de sens pour désigner aujourd’hui une traîtrise et vaut injustement à ce pauvre Jarnac une triste renommée …

Pardon pour cet aparté !

Rien d’étonnant à ce qu’une favorite enrichisse ainsi sa famille ! On dit que François 1er aurait gravé sur la fenêtre de sa chambre à Chambord la maxime légèrement sexiste : « Souvent femme varie, / Bien fol est qui s’y fie ». Ce qui est certain, en tous cas, c’est que lui-même était fort inconstant en amour, et que ses favorites avaient donc tout intérêt à profiter au maximum de leur situation avant que le roi ne se lasse d’elles. Brantôme nous dit que si Anne usa largement de son pouvoir, elle n’en abusa pas : « ceste dame pourtant fut une bonne et honneste dame, et qui n’abusa jamais de sa faveur envers le monde ».

Elle n’abusa jamais ? La façon dont elle exigea que le roi reprenne à la comtesse de Foix tous les bijoux qu’il lui avait offerts, pour les lui donner, n’est quand même pas joli-joli.

On raconte que sur ces bijoux en or avaient été gravées des devises amoureuses composées par la reine de Navarre. Sommée de les rendre, la comtesse de Foix les aurait fait fondre, et aurait restitué les lingots d’or. « Portez cela au roi, et dites-lui que, puisqu’il lui a plu me révoquer ce qu’il m’avait donné si libéralement, je le lui rends et je le lui renvoie en lingots d’or. Quant aux devises, je les ai si bien empreintes et colloquées en ma pensée, et les y tiens si chères, que je n’ai pu souffrir que personne en disposât, en jouît, et en eût du plaisir que moi-même ». (Brantôme)

La politique étrangère du royaume

Est-ce par goût ou par hasard que la duchesse d’Etampes prend part aux querelles politiques et religieuses qui divisent la cour ?

Après le traité de Madrid (14 janvier 1526) qui a mis fin à la guerre entre François 1er et Charles Quint, et permis la libération du roi, la guerre entre eux reprend immédiatement. Après une série de victoires et de défaites dans les deux camps, une nouvelle paix est signée le 3 août 1529. Charles Quint est couronné empereur en 1530, et François 1er, veuf depuis 1524, épouse sa soeur.

François 1er reçoit Charles Quint

En 1535 François 1er revendique l’héritage du duché de Milan et ses troupes envahissent le duché de Savoie, tandis que celles de Charles Quint pénètrent en Provence. En 1538 une nouvelle paix est signée à Nice. Le pape intervient et invite les deux souverains à s’unir contre le danger protestant.

Une nouvelle guerre reprend en 1542. Le roi s’allie avec les princes protestants allemands, pour affaiblir Charles Quint, et même –oh scandale !- avec la Turquie de Soliman le Magnifique !

Les deux adversaires sont exsangues financièrement, leurs armées ne sont plus payées, les désertions se multiplient. En 1544 le traité de Crépy-en-Laonnois met définitivement fin à leurs guerres.

Bien que très chrétien et bon catholique, le roi n’a pas cherché à prendre parti dans les querelles religieuses qui commencent à secouer l’Europe. Tant que les protestants allemands ou les musulmans turcs peuvent servir ses intérêts, il n’hésite pas à maintenir une certaine distance avec le pape, fidèle soutien de l’empereur Charles Quint. Mais quand ce dernier renonce au trône, en 1545, François 1er n’a plus les mêmes intérêts, et la violente persécution qu’il mène contre les protestants du Lubéron marque le début des guerres de religion qui ravageront la France après son décès. 

En même temps qu’elle combat l’empire de Charles Quint, la France doit se battre sur un autre front : contre l’Angleterre. En 1520 l’entrevue du Camp du Drap d’or, qui aurait dû célébrer le traité de Paix universelle, signé à Londres deux ans plus tôt, exacerbe la rivalité entre Henri VIII et François 1er. Les deux pays alternent guerres et traités jusqu’à ce qu’une ultime paix soit trouvée entre les deux rivaux, en 1546.

Toute cette politique internationale divise les conseillers de François 1er, et oppose notamment  le connétable Anne de Montmorency, qui pousse le roi à la paix, à l’amiral Philippe de Chabot partisan de la guerre.

le roi et sa maîtresse (musée du Louvre)

La duchesse d’Etampes joue un rôle important dans ces affrontements, même si de nombreux chroniqueurs de cette époque, peu habitués à voir une femme jouer un tel rôle politique, estiment qu’elle ne conseille le roi qu’en vue de son propre intérêt.

Soutien de Philippe de Chabot, elle  obtient la disgrâce de Montmorency. Le roi installe alors sa maîtresse dans le logis du connétable à Fontainebleau, comme signe de son autorité.

Peu habitués à voir une femme s’intéresser à la politique du royaume, les conseillers du roi, et les courtisans sont nombreux à détester la duchesse… tout en la craignant. Et aujourd’hui encore, Anne de Pisseleu n’est pas appréciée par nombre d’historiens. «Non contente de servir d’amusement à un roi blasé, alourdi, usé, curieux, elle voulut encore gouverner la France avec sa partialité manifeste, et elle ne fit que contribuer à sa désorganisation ». (Desgardins, « Les favorites des rois »)

Anne-de-Pisseleu-©Royal-academy of art

Son influence grandit et les ambassadeurs étrangers comprennent qu’ils ont intérêt à passer par elle pour faire aboutir leurs requêtes. Le nonce du pape la ménage également et la rencontre à de nombreuses reprises. Certes, l’appui du pape est nécessaire à la duchesse pour obtenir les nominations ecclésiastiques dont elle veut faire profiter sa famille, et qu’elle obtient : trois de ses frères possèdent entre huit et dix évêchés, deux de ses soeurs six abbayes, son oncle maternel Antoine Sanguin est Grand Aumônier… Mais ses interventions vont bien au-delà, cherchant les accords les plus utiles à la France, et les négociant avec beaucoup de talent. Ses relations avec le pape, et la façon dont elle obtient pour ses parents des bénéfices ecclésiastiques n’empêchent d’ailleurs pas la duchesse d’Etampes de pencher vers la religion protestante, qui condamne pourtant de tels abus. Ceci l’oppose à Diane de Poitiers, la favorite du dauphin Henri, qui est une fervente catholique.

Rambouillet

En 1547 la santé du roi s’aggrave, et il ne peut plus monter à cheval. On dit qu’il a la syphilis depuis des années, il traîne en outre une tuberculose, une infection de l’urètre et une fistule à l’anus… C’est donc en litière qu’il continue à chasser à courre, et couché qu’il arrive à Rambouillet le 25 février 1547.

Il n’a avec lui que ses plus proches parents ou amis, comme son fils Henri, qui l’accompagne avec son épouse et sa maîtresse, et une suite minimale. La duchesse d’Etampes ne le quitte pas.

Dans la nuit du 21 mars l’état du roi empire, et il fait venir son fils pour lui donner, en présence d’Anne ses recommandations « Entre lesquelz il luy enjoindit et pria de favoriser lad. dame d’Estampes en tous ses affaires ».

Conscient que son décès va avoir des conséquences graves pour la situation de la duchesse d’Etampes, et n’ignorant rien de l’inimitié qui oppose celle-ci à Diane de Poitiers, il demande à nouveau le 27 mars à son fils de protéger sa maîtresse : « Il parla aussi en secret lors aud. dolphin et tient l’on que ce fust de madame d’Estampes pour tenir regard à elle ».

Urne contenant le cœur de François Ier à la basilique de Saint-Denis.

Le 29, sachant la fin du roi imminente, et conscient qu’elle sera aussitôt chassée de la cour, Anne d’Etampes quitte discrètement Rambouillet, deux jour avant la mort de François 1er. Elle s’abstient d’assister aux obsèques royales.

Le dauphin, devenu le roi Henri II, respecta un peu les derniers souhaits que son père avait exprimés à Rambouillet, puisqu’il se contenta de supprimer les avantages que la duchesse avait obtenus pour les membres de sa famille, et à l’obliger à restituer tous les cadeaux que lui avait faits le roi… N’est-ce pas ce qu’elle avait elle-même obtenu de la précédente maîtresse du roi ? Son mari fut autorisé à entrer en possession des biens de sa femme « pour le merite qu’il avoit receu d’estre si longuement coceu » et le couple se retira dans le château familial d’Heilly où Anne mourut dans la foi protestante, en septembre 1580, seize ans après son époux.

Catherine de Médicis (1519–1589), Diane de Poitiers (1499–1566), Madame de Pompadour (1721–1764) et Madame du Barry (1743–1793) joueront après elle un rôle central dans la vie politique du royaume, sans qu’aucun chroniqueur ne s’en étonne plus.

Anne de Pisseleu, duchesse d’Etampes reste moins connue qu’elles, mais reconnaissons-lui le mérite de leur avoir montré la voie.

Christian Rouet
février 2026

 

Cet article a 3 commentaires

  1. Anonyme

    Une histoire véridique pourquoi pas? La science ou les sciences vont de découverte en découverte,pour ma part,je crois au bien et au mal, à Dieu et au Diable et aux belles histoires et aux contes comme celui ci.
    Merci Christian.
    Myriam

  2. NOËL Sophie

    Passionnant !

  3. taffin

    argument déjà développé par le maire de Pau….Ce n’était pas le véritable abbé qui se conduisait ainsi, mais le Diable, qui avait pris son apparence pour assouvir ses vils désirs.

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