Le charbonnier

« Charbonnier est maître chez lui » nous rappelle un proverbe français d’une époque où il n’était pas nécessaire d’ajouter « … s’il est célibataire ».

Pourquoi un charbonnier plutôt qu’un boulanger, un ouvrier ou n’importe qui d’autre ? Pour expliquer que ce proverbe s’applique même à l’homme le plus misérable, celui dont la demeure n’était qu’une hutte sans aucun confort, au cœur de la forêt.

La première édition du dictionnaire de l’Académie française (1674) donne de « charbon » (du latin carbo : charbon de bois) la définition « bois embrasé; Se dit aussi des tronçons de jeune bois qu’on brusle à demi, & qu’on esteint pour les rallumer quand on en aura besoin ». Elle le distingue du « charbon de terre : sorte de matière fossile, dure, & inflammable, dont se servent les Mareschaux & autres ouvriers en fer dans leur forge ».

C’est bien du charbon de bois, et de lui seul, qu’il sera question dans cet article, car sa fabrication était une activité importante dans la forêt d’Yveline.

La fabrication du charbon de bois remonte à la domestication du feu par l’Homme. On retrouve son utilisation à l’époque préhistorique dans plusieurs régions du monde, notamment dans la production de dessins rupestres.

L’Homme a découvert très tôt que la combustion incomplète d’un morceau de bois en fait un excellent combustible au pouvoir calorifique plus élevé que le bois d’origine et à la durée de combustion plus lente. Faire brûler le bois en l’absence d’oxygène évite qu’il ne brûle entièrement et finisse en cendres, et produit donc plus de ce résidu de carbone presque pur que l’on nomme charbon de bois.

C’est à partir du développement de la métallurgie et des bas fourneaux avec la capacité technique de transformation des métaux pour la fusion des alliages de cuivre et d’étain, vers 1200 avant notre ère, que se développe une production intensive du charbon de bois.

le charbon de bois, Encyclopédie de Diderot et d’Alembert

L’activité du charbonnier était liée à celle du bûcheron.

Ce dernier abattait des chênes pour répondre à la demande croissante des abbayes, des châteaux, des chantiers navals. L’incendie de Notre-Dame nous a rappelé récemment que 2000 chênes étaient nécessaires pour sa seule charpente. La construction d’un vaisseau royal, au XVIIème siècle, nécessitait de 2500 à 4000 chênes (Colbert en fait construire cent !)…

Le bûcheron approvisionnait également le charbonnier en branches de charme, d’hêtre, ou de tous déchets de bois, coupés en 85cm de long : les charbonnettes.

Le charbonnier installait donc son camp à proximité de la zone de coupe des bûcherons. Il y construisait un abri pour sa famille, et choisissait un espace parfaitement plat pour chacune de ses meules (ou charbonnières), afin d’en assurer l’équilibre.

Pour construire celle-ci, il plantait un mat vertical de 2m, sur un lit de copeaux et de brindilles. Il y entassait ensuite une première rangée de charbonnettes serrées verticalement, puis une seconde disposée en soleil. L’ensemble, d’environ 1,60m, utilisait 12 à 14 stères (m3) de bois.

La meule était ensuite recouverte d’une épaisseur de feuilles et de mousse, puis d’une couche de terre agglutinée à l’eau, qui constituait une couverture hermétique, laissant seulement pénétrer un peu d’air à sa base.

Heinrich Gross, les charbonniers

Tôt le matin, le charbonnier montait sur la meule, retirait le mat central, et versait dans sa cavité de la braise allumée qui mettait le feu aux copeaux. La cheminée était alors rebouchée avec un pieu.

Il fallait entre 36 et 48 heures pour cuire la fournée, et les charbonniers se relayaient pour  surveiller la meule sans interruption, ouvrir ou fermer les entrées d’air pour activer ou étouffer le feu, et veiller au risque d’incendie. Une surveillance continue sept jours sur sept, 24h sur 24.

Si les charbonnettes avaient été bien disposées, la meule s’affaissait lentement sans s’effondrer. Au second soir le charbonnier la recouvrait d’un nouveau manteau de terre et la laissait s’éteindre.

L’ouverture de la meule, le lendemain, constituait le travail le plus dur : retirer la terre, sortir les braises en les étalant et en veillant à ce que le feu ne reprenne pas au contact de l’air, le tout dans la fumée et la chaleur de la fournaise.

le charbonnier par Rosa Bonheur

Une meule fournissait ainsi une vingtaine de sacs de trente kilos de charbon de bois. Soit environ 1kg de charbon pour 10kg de bois.

En un mois un camp de charbonniers pouvait détruire ainsi jusqu’à cent hectares de forêt… Ces essarts étaient ensuite récupérés par les agriculteurs pour de nouvelles cultures.

Parce qu’ils ne pouvaient pas utiliser une terre gelée, les charbonniers ne commençaient leur saison qu’en mars pour l’arrêter en novembre. L’été, la sécheresse pouvait aussi les empêcher de travailler, si le risque d’incendie était trop grand.

Notre région est riche en toponymes qui rappellent cette activité, comme les Essarts-le-Roi, la Mare aux Charbonniers de la Boissière-Ecole, la rue des Charbonniers de Bonnelles, le chemin des Charbonniers à Ablis.
Faut-il le préciser ? Le charbonnier était obligatoirement un être diabolique ! En effet, qui peut s’activer la nuit, au fond d’une forêt, sinon le diable et ses suppôts ? Son visage noir de fumée, son travail nocturne, la vie secrète de sa famille loin de la ville, dans des conditions plus proches de celles des animaux sauvages que des hommes, le rendaient forcément suspect aux yeux de la population. Mais en même temps, il rendait un service apprécié, en fournissant un combustible bien plus intéressant que le bois dont le besoin ne cessait de croître.

Avec la révolution industrielle, les besoins en énergie sont tels que le charbon de bois ne peut les satisfaire, et c’est le charbon des mines qui le remplace. Les quantités extraites, et son prix de revient sont tels que les commandes de charbon de bois se réduisent énormément.
Cependant cette évolution ne s’est faite que lentement. En 1860 un tiers de la fonte était encore produite au charbon de bois, et le dernier haut-fourneau au charbon de bois a fonctionné jusqu’en 1930 !

On perfectionne sa fabrication. Les meules traditionnelles sont remplacées par des fours métalliques de différentes formes, certains amovibles pouvant être transportés en forêt. La qualité obtenue est moins bonne, le rendement plus faible, mais la production est plus rapide, et surtout, les conditions de travail des charbonniers s’en trouvent profondément améliorées.

four Delhommeau en déplacement et en action

Gageons que même si leur vie était rude, beaucoup la préféraient à celle des mineurs de fond, telle que décrite dans  Germinal !

En témoigne cette chanson, vision sans doute un peu idyllique d’un « bobo » de l’époque  :

Rien n’est plus fier qu’un charbonnier 

Qui se chauffe à sa braise, 

Il est le maître en son chantier 

Où flambe sa fournaise [. . .]

 

II a la forêt pour maison

Et le ciel pour fenêtre

Ses enfants poussent à foison

Sous le chêne et le hêtre [. . .]

A la fin du XIXème siècle, les Auvergnats sont réputés pour leur maîtrise de ce métier difficile. C’est ensuite l’émigration italienne qui permet de remplacer la main-d’œuvre française.

Durant l’Occupation la demande de charbon de bois est relancée car la pénurie d’essence met le gazogène à la mode.

autobus à gazogène 1941

On y brule du petit bois ou de la braise. 15 kg de charbon de bois représentent la valeur de 10 litres d’essence, or la France ne manque pas de bois, dans quasiment toutes ses régions.

Après guerre, cependant, la demande de charbon de bois chute à nouveau et de façon définitive : au charbon fossile dont l’extraction devient moins intéressante au fur et à mesure de l’épuisement des gisements est venu se substituer le pétrole. Après des siècles de déboisement, la forêt française retrouve ses surfaces d’autrefois.

Le charbon de bois va-t-il retrouver demain un nouvel attrait en France, autre que son utilisation pour nos barbecues ?
Au vu de la situation au Moyen-Orient, ce qui était impensable hier pourrait bien être reconsidéré demain.

Christian Rouet
avril 2026

   

Laisser un commentaire