Le carrefour Tivoli

En 2024 les carrefours de la place Félix Faure et du Tivoli, ainsi que la portion de la rue G. Lenotre qui les relie ont été entièrement réaménagés.

le carrefour Tivoli avant travaux. photo Rambouillet info 332
le carrefour Tivoli avant travaux. photo Rambouillet info 332

Certains étaient assez sceptiques La suppression des feux du croisement, même si les lycéens les respectaient peu, faisaient craindre le pire.
Après deux ans il semble que tous les usagers de cette zone reconnaissent que ces carrefours, dits à la hollandaise, sont aujourd’hui plus fluides et plus sûrs pour les piétons, les vélos et les voitures qui les empruntent.

Le carrefour Tivoli a été longtemps celui de l’hôtel du Grand Veneur qui a cédé sa place aux immeubles d’une résidence et à l’agence du Crédit Agricole. C’était également celui de l’un des octrois de la ville, et celui du café-restaurant-dancing-cinéma du Tivoli. C’est à ce dernier, et à l’un de ses principaux exploitants, que nous nous intéressons aujourd’hui.

Pourquoi « Tivoli » ?

Vous avez sans doute lu que le carrefour du Tivoli est ainsi appelé en raison du Café Tivoli qui occupait l’angle du Bd du Général Leclerc et de la rue G. Lenotre ?

Nos anciens ne sont plus très nombreux à l’avoir fréquenté, mais beaucoup se souviennent avoir connu l’établissement fermé, avant sa démolition en 1977.

Or, en réalité, c’est l’inverse qui s’est produit : cet établissement n’a pris ce nom que parce qu’il s’est installé au lieu-dit Tivoli !

En effet, déjà sur une affiche de vente aux enchères de 1853 on lit une désignation « rue d’Ablis, lieu-dit Tivoli ». Et dès 1893, des ventes de chevaux réformés, provenant du 5ème régiment de chasseurs de Rambouillet ont lieu régulièrement au « carrefour de Tivoli », où se tenait alors le marché aux chevaux.

Or on ne trouve la première trace d’un Charles Marchand « marchand de vins », que vers 1900, et la mention « A Tivoli » qui figure dans ses publicités se comprend vraisemblablement comme « à Tivoli », pour désigner l’emplacement, et non comme raison sociale.

Nous avons donc un lieu-dit Tivoli préalablement à un établissement de ce nom. Mais alors d’où vient son nom ?
Un historien nous apportera peut-être la réponse, en commentaire de cet article, mais personnellement je ne l’ai pas trouvée.

Je relève simplement que l’appellation Tivoli a été massivement employée au début du XIXème siècle pour désigner des aménagements urbains liés à la promenade, à la verdure et au paysage, en hommage aux célèbres cascades et jardins de la Villa d’Este à Tivoli (Italie), mais cette explication ne semble pas appropriée pour ce carrefour.

Cependant le terme « Tivoli » désignait aussi fréquemment sur les cartes du XIXᵉ siècle l’emplacement champêtre ou dégagé où étaient organisées des fêtes populaires. A Paris le Tivoli était un parc d’attraction renommé, lieu d’agrément et de libertinage.  Il avait changé plusieurs fois d’emplacement dans le 9ème arrondissement, et connu un grand succès entre 1730 et 1842.
Les barnums montés pour ces fêtes s’appelaient du reste (et s’appellent toujours) des tentes Tivoli.  Un rapport avec ce quartier de Rambouillet où se tenait le marché à bestiaux et donc vraisemblablement des fêtes ? Cette piste semble plus vraisemblable.

Le Tivoli de René Rideau

L’établissement de Charles Marchand , « fonds de commerce de marchand de vins et liqueurs » est cédé en 1902 à Michel Larcher, mentionné « marchand de vins » au recensement de 1906, et « cafetier » dans celui de 1921.
Dans les annuaires commerciaux le café apparait toujours dans la rubrique « cafetiers-débitants » au nom de Larcher, jamais encore au nom de Tivoli.

En 1923 Larcher cède son fonds de commerce à René Rideau. C’est cet entrepreneur dynamique qui popularise l’enseigne Tivoli à travers ses nombreuses activités.

 En 1923, lorsqu’il épouse Gabrielle Paviot, couturière à Paris, René Rideau, âgé de 24 ans, déclare curieusement être « employé à la Compagnie Parisienne d’électricité ». J’écris « curieusement » parce que ses parents sont commerçants à Epernon depuis au moins cinq générations.

Quoi qu’il en soit, il ne conserve pas longtemps cet emploi, puisque, cette même année, le couple s’installe à Rambouillet, en rachetant le fonds de commerce de Michel Larcher.

Tandis que René reprend l’activité de café-débit de boissons de son prédécesseur, Gabrielle crée, à l’étage, un atelier de couture, en sous-traitance de magasins parisiens et de l’atelier de sa mère.

En septembre 1923, si le Tivoli est cité dans la presse locale, c’est pour un drame passionnel : un jeune couple à bout de ressources dépose à la gendarmerie une lettre indiquant son intention de mettre fin à ses jours, achète un pistolet et met son projet à exécution, dans une chambre du Tivoli.

On parle également de lui au conseil municipal de février 1924 : le bureau d’octroi du carrefour Tivoli a été fermé, pour faire des économies. Son regroupement avec le bureau du Pont-Hardi ne satisfait pas les usagers, et René Rideau propose d’assurer gratuitement ce service, qui lui aurait attiré des clients.
Bien que séduite par cette offre, la municipalité finit par la refuser car « il serait dangereux de laisser contrôler les sorties de matériaux et de marchandises par un préposé bénévole et non assermenté… » (conseil municipal de février 1924).

En 1925 Rideau développe une activité de bal sous la dénomination « Tivoli-Dancing » dans la salle située derrière le café, boulevard Voirin.

Le nom est à la mode ! Un « Excelsior Jazz Tivoli Dancing » de Paris est venu à plusieurs reprises jouer dans la salle des fêtes de Rambouillet. Le terme « Tivoli Dancing » est repris dans toute la France. Ces salles sont indépendantes : il ne s’agit pas d’une franchise ni d’un réseau quelconque, mais seulement d’un effet de mode.

A l’époque, le bal reste l’activité festive la plus répandue. A Rambouillet, outre les bals publics organisés sur la place de la mairie ou dans la salle des fêtes de la ville, il s’en tient régulièrement dans de nombreux restaurants. Celui de la salle Rinaudo du restaurant « la Biche », à Groussay se termine souvent par des bagarres entre Groussaillons et militaires…

René Rideau en propose chaque semaine, utilisant aussi sa salle pour des réunions, des conférences… Il crée son « Super-orchestre Jazz Rideau » qui joue chez lui, mais aussi dans d’autres salles.

En mai 1933 il lance avec succès « dans la salle la plus coquette de la ville » ses soirées dansantes du dimanche soir…

Le 11 octobre 1933, un petit entrefilet publié dans le Progrès de Rambouillet, annonce l’ouverture d’un cinéma au Tivoli. Des séances sont prévues les jeudi, vendredi et samedi, laissant libre la salle pour les soirées dansantes du dimanche soir.  

Simple essai avant l’ouverture officielle ? Ou séance annulée pour cause technique ? Finalement c’est seulement le 21 décembre à 21h qu’a lieu la première séance « de cinéma sonore et parlant » du Tivoli. Un grand bal gratuit est organisé le dimanche précédent pour fêter l’évènement.

La salle est présentée comme « entièrement incombustible ». Dans ses publicité, Rideau insiste toujours sur le fait que ses films sont tirés « sur pellicule Pathé ininflammable » et propose même « 100 000 francs de prime à qui prouverait le contraire » !!!

Il faut rappeler que le public reste traumatisé par le risque d’incendie dans les cinémas : en 1927, celui d’un cinéma de Paris a causé la mort de 77 jeunes enfants…

Dès l’année suivante, Rideau rentabilise la location de ses films en organisant des tournées cinématographiques, à Saint-Arnoult, salle de l’Etoile, ainsi qu’à Auneau.

Pour le premier anniversaire de son cinéma, René Rideau publie un long bilan dans le Progrès de Rambouillet du 21 décembre 1934. Il y raconte notamment :

« Il m’a fallu tout d’abord faire entièrement reconstruire l’intérieur de ma salle. J’ai dû, d’autre part au cours des travaux, tenir le plus grand compte des lois de résonnance et d’acoustique qui présentaient un énorme intérêt pour le bon rendement de la diffusion des sons. (…)

Je me suis décidé à adopter les nouveaux projecteurs qui, outre leur qualité technique parfaite et leur faible encombrement, présentent l’avantage très précieux de n’utiliser que de la pellicule ininflammable. (…) Au début de la saison d’hiver, j’ai fait l’acquisition d’un second appareil me permettant de projeter les films sans aucune interruption. »

L’argument patriotique n’est pas oublié :

l’affiche de la première séance

« Je ne projette dans mon établissement, à de très rares exceptions près, que des productions françaises, conçues par des auteurs français, interprétées par des artistes français, éditées par des maisons françaises, ceci pour deux raisons :

1°) Parce que les films étrangers sont présentés soit en version doublée et la synchronisation laisse souvent à désirer, ou par son inexactitude, ou par le timbre désagréable des voix post-enregistrées, soit en version originale avec sous-titres français présentant l’inconvénient de distraire l’attention du spectateur en le contraignant à lire ces sous-titres ce qui diminue incontestablement l’intérêt de la projection.

2°) Parce que le  public a pu constater que dans l’art cinématographique comme partout ailleurs les Français égalaient et même bien souvent surpassaient les étrangers. »

L’année suivante René Rideau agrandit sa salle pour répondre à une demande du public qui ne cesse d’augmenter. Avec la salle de l’Excelsior, reprise en 1936 par Quille, à l’emplacement où se construit le nouveau cinéma  de Rambouillet, la ville dispose ainsi maintenant de deux salles de qualité.

Le Tivoli ferme durant la guerre (en 39?) mais rouvre à partir du 7 février 1942.

René Rideau décède à 49 ans, le 7 octobre 1948. Le cinéma est fermé, mais sa veuve poursuit l’activité de son atelier de couture, au premier étage du café, et prend un gérant pour tenir le bar.

Elle est assise à gauche sur cette photo prise vers 1958, avec tout le personnel de l’établissement (atelier de couture et débit de boissons).

tout le personnel du Tivoli 1958

L’ouverture du Lycée Bascan,  dont l’entrée est à 38m du  café l’oblige à fermer son établissement en 1959. L’immeuble reste clos, jusqu’à sa démolition pour la construction de nouveaux immeubles, avec rez-de-chaussée commerciaux, en 1977.         

la démolition 1977

Ainsi disparaît avec le Tivoli le souvenir de René Rideau, un entrepreneur dynamique qui avait su créer avec succès une des premières entreprises de loisirs de Rambouillet.

le Tivoli aujourd’hui

Christian Rouet
août 2026

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