Le skit du Saint-Esprit

 

 

 

Je vous propose aujourd’hui de visiter un lieu monastique russe orthodoxe : le skit du Saint-Esprit, au Mesnil-Saint-Denis.

le portail

Son portail, situé à l’embranchement de l’avenue des Acacias avec celle des Bruyères (n°7), est quasiment toujours fermé, et s’il n’était pas surmonté de trois bulbes verts et de leurs croix orthodoxes, rien n’indiquerait la présence du skit, à l’abri de ses arbres.

 

Cette construction est aussi inattendue dans le paysage du Mesnil-Saint-Denis que l’est la pagode de Tchen Gi-Van dans celui de Rambouillet.

A l’époque de sa construction, en 1934, toute cette zone à l’ouest de la ville, était inhabitée. Forêts et champs ont depuis laissé la place à une vaste zone pavillonnaire : ce projet ne pourrait plus voir le jour aujourd’hui, tant en raison du coût des terrains que des règlements d’urbanisme.

La religion orthodoxe

 

Je ne suis certainement pas le mieux placé pour rédiger une comparaison entre les religions catholique et orthodoxe. Voici néanmoins ce que j’en ai retenu :

Au 1er siècle de notre ère, la religion chrétienne se répand dans tout l’empire romain, avec des communautés qui se rattachent à Rome et à la culture latine, ou à Constantinople et à la culture grecque.

S’ils partagent la même foi, chrétiens d’occident et chrétiens d’orient s’opposent sur quelques points de théologie (sur la Sainte Trinité notamment), de traditions liturgiques (communion en une ou deux espèces…) et surtout sur l’organisation de leur Eglise.

Durant le premier millénaire chacune des communautés chrétiennes est dirigée par un patriarche, et celui de Rome, le pape, est reconnu comme étant le premier d’entre eux. Cependant, en dépit de sa primauté, les grandes décisions doctrinales sont prises par des conciles d’évêques.

 

Pour renforcer leur pouvoir, après la disparition de l’empire romain d’occident, les rois et les empereurs se sont appuyés sur l’Eglise, et ont voulu la contrôler. Pour cela il leur fallait intervenir directement dans l’investiture des évêques. Au XIème siècle, le pape Grégoire VII engage un bras de fer avec l’empereur germanique Henri IV pour que l’Eglise soit placée sous sa seule autorité. Malgré sa puissance, l’empereur, pour lever son excommunication, reconnaît à Canossa l’autorité du pape.

Au fil des siècle le pape devient le chef non seulement spirituel, mais aussi administratif et juridique de l’Eglise d’occident. Cette évolution qui se fera plus ou moins vite, selon la personnalité des papes, aboutira en 1870 (concile Vatican 1) à définir la primauté de juridiction universelle du pape et les conditions de l’infaillibilité pontificale.

Delacroix (1798-1863). Paris, musée du Louvre.

En même temps que le pape affirme son autorité sur l’empereur il cherche à l’imposer aux patriarches des églises d’orient. Ceux-ci la refusent. En 1054 les représentants du pape Léon IX et ceux du patriarche Michel Cérulaire s’excommunient mutuellement. Cependant les deux Eglises restent proches. C’est le sac de Constantinople par les croisés, en 1204, qui conduit à la rupture définitive.

 

En résumé : les croisés ne pouvant payer leur voyage vers la Terre Sainte, avaient accepté d’aider les Vénitiens à rendre le trône de Constantinople à l’empereur Isaac II Ange. Mais celui-ci, ruiné, ne peut pas leur verser la récompense promise, et les croisés se payent en mettant à sac la ville. Triste bilan de la IVème croisade : partis lutter contre les infidèles, les croisés en viennent ainsi à piller des communautés chrétiennes.

 

Le skit du Saint-Esprit

 

Le terme de skit ou skitte, mot russe tiré du grec-byzantin, évoque la région d’Egypte (le Scété) où s’étaient retirés plusieurs ermites au IVème siècle. Tandis que les cénobites se regroupaient en communauté monastique, avec une organisation et une autorité locale, qui évoluera pour donner monastères et abbayes en Occident, les anachorètes se groupaient en ermitages individuels autour d’un lieu de prière.

Abandonnée depuis le Moyen-Âge en Occident, la tradition des skits est restée vivace dans l’Eglise orthodoxe.

l’église et le baptistère du skit

En 1938, la communauté orthodoxe d’Ile-de-France, et les nombreux émigrés russes qui l’ont rejointe, fuyant la révolution de 1917, financent l’achat d’un terrain au Bois du Fay, à proximité du Mesnil-Saint-Denis. Une petite communauté de moines s’y installe dans des cabanes individuelles, auprès du père André Serguienko et du père Serge Schevitch.

 

Utilisant les pierres meulières de la région, et le bois de la forêt, les moines ont construit eux-mêmes une chapelle carrée, avec un clocher peigne de six cloches. Les travaux ont été longs, en raison de l’absence de capitaux, et d’une main d’oeuvre professionnelle. Ils se sont poursuivis dans les années 1960-1980, avec la construction d’un narthex (porche de l’Eglise), d’un grand portail d’entrée surmonté de  trois bulbes (une grande porte centrale, encadrée de deux portes plus étroites), et celle d’un fial, baptistère surmonté d’une coupole.

 

les bulbes de l’église

Les bulbes sont caractéristiques des églises orthodoxes depuis le XIIIème siècle. Ils symbolisent une flamme de bougie, et illustrent la prière et l’exaltation vers le ciel. Ont-ils pris cette forme, dans des pays froids, comme en Russie, parce que la neige pouvait moins facilement s’y entasser ? Ou pour un simple souci esthétique ? Ceux du Saint-Esprit sont en métal, façonnés de façon artisanale.

Ils sont turquoise : mélange du bleu, couleur des cieux et de la pureté céleste, et du vert couleur du Saint-Esprit, de la Pentecôte (fête de la Sainte Trinité), de la vie éternelle, du renouveau spirituel et de l’espérance.

le clocher peigne et ses 6 cloches

Les trois bulbes de l’église (au-dessus du narthex, de la nef et du sanctuaire) rappellent que l’église est le temple de la Trinité. Les 3 bulbes sur le clocher-peigne sanctifient les cloches, dont le son est perçu comme la voix de Dieu appelant les fidèles à la prière. Leur nombre total représente les six jours de la création du monde. Il y a une parfaite symétrie entre les 3 bulbes du monde spirituel (l’église) et ceux de l’annonce de la parole de Dieu au monde extérieur (le clocher).

 

une croix orthodoxe

 

La croix qui les surmonte est une croix orthodoxe byzantine. A l’origine de la religion chrétienne l’Orient avait adopté la croix grecque, avec ses 4 branches égales (+) pour indiquer que l’Evangile s’adresse aux quatre coins du monde. L’Occident avait choisi la croix latine dont la branche inférieure est plus longue, reproduisant la forme historique du gibet de la crucifixion.  

Autour du IXème siècle, la croix byzantine évoque le supplice du Christ avec la croix latine de la crucifixion, mais elle est complétée par une barre supérieure qui rappelle l’inscription INRI (Jesus de Nazareth, roi des Juifs) et une barre inférieure inclinée (le suppedaneum ) sur laquelle auraient reposés les pieds du crucifié (sur les crucifix catholiques, ils sont cloués l’un sur l’autre, directement sur la branche principale de la croix. Le Christ aurait ainsi été crucifié avec 4 clous au lieu de 3). Cette barre inclinée évoque à la fois la justice divine et le choix entre salut et perdition. Conformément à la tradition orthodoxe la pointe supérieure de la barre inclinée indique toujours le nord.

 

Le narthex est la partie extérieure de l’église : l’endroit où se tiennent les non-baptisés.

La nef accueille les fidèles. Elle représente la Terre. Elle est séparée du sanctuaire qui représente le ciel  par une iconostase. Il s’agit d’une séparation symbolique constituée par les Portes Saintes, couvertes d’icônes, et entourées de deux portes latérales. Elle n’est pas là pour éloigner les fidèles de l’autel, mais pour rendre visible le Royaume des Cieux.

la nef et le sanctuaire séparés par l’iconostase

C’est dans la nef que se déroule la Divine Liturgie à l’office des dimanches et des grandes fêtes où se célèbre l’Eucharistie. On n’y parle pas de « messe orthodoxe », terme propre à l’Occident.

Le prêtre passe du sanctuaire à la nef selon des règles liturgiques précises.

 

Toutes les parois de l’église sont couvertes de fresques et d’icônes, principalement réalisées par le père Grégoire Krug entre 1950 et 1958.

 

L’iconographie

 

Les églises d’orient et d’occident n’ont pas été décorées dans le même esprit.

En occident les murs des églises et des cathédrales étaient entièrement peints. La règle formulée au VIème siècle par le pape Grégoire le Grand s’est imposée durant tout le Moyen Âge : « L’image est la Bible des analphabètes ». La fresque, le bas relief, le vitrail sont là pour enseigner l’Histoire Sainte à ceux qui ne savent pas lire. Ils décrivent les scènes de la Bible, racontent la vie des saints, mettent en scène le jugement dernier…

des icônes de la nef

La fresque ou l’icône orthodoxe sont de nature très différente : elle sont « un pont entre le ciel et la terre ». Ce n’est pas l’objet -une peinture sur bois représentant le visage d’un saint- que l’on vénère : c’est avec le saint que l’on communique à travers sa représentation. Si le terme d’icône a été retenu pour nos ordinateurs ou nos smartphones, c’est que leur rôle est assez comparable :  elles sont une voie d’accès, la possibilité de passer d’un état à un autre.

Ainsi la multitude d’icônes qui couvrent tous les murs font de la nef du skit un espace sacré hors du temps où le moine et le fidèle entrent en communion visuelle et spirituelle directe avec le divin.

 

Le père Grégoire Krug

 

la tombe du père Grégoire

En 1926 le jeune Gueorguiï Ivanovitch Krug (1907-1969), qui étudie l’art graphique en Estonie se convertit à la religion orthodoxe. Attiré par la peinture religieuse il se spécialise dans les fresques orthodoxes, et en 1934 il vient s’installer en France. Il réalise des fresques à Paris, à Grosrouvre (où est installée une colonie russe), et devient membre de la communauté orthodoxe de Vanves. En 1948 il se fait moine et devient le père Grégoire.

Il s’installe alors dans le skit du Saint-Esprit et travaille à la décoration de l’église. Son travail du Mesnil-Saint-Denis est le plus connu, mais on trouve ses icônes dans de nombreuses églises d’Europe et de Russie, et pour l’ensemble de son oeuvre il est reconnu comme l’un des plus grands iconographes du XXe siècle.

A sa mort il est enterré (par autorisation spéciale) derrière l’église du skit auquel il a consacré sa vie.

 

Le fial

 

Le baptistère (ou « fial ») a été achevé en 1988 pour commémorer, au nom du Patriarcat de Moscou, le millénaire du baptême de la Russie. C’est un petit bâtiment en meulières, indépendant de l’église, conçu dans le style propre du monastère Saint-Pantéléimon du mont Athos, avec lequel le skit est très lié. On retrouve une architecture byzantine, avec un dôme reposant sur sept arcades ouvertes, et surmonté d’un bulbe doré, dans le style russe.

le fial

Sur les murs blancs sont peints le baptême du Christ et des scènes de la vie de saints, pour rappeler la conversion de la Russie à la religion orthodoxe en 988.

 

Le grand-prince Vladimir Ier de Kiev, aurait alors cherché à asseoir son pouvoir sur une religion, comme l’avait fait Clovis en 496. Après étude comparative, son choix se serait porté sur la religion byzantine. L’histoire raconte que c’est la magnificence de la liturgie de Constantinople qui l’aurait décidé, par opposition à la modestie des autres religions.

La Révolution soviétique avait fortement limité -sinon combattu- la religion orthodoxe, mais cet athéisme d’Etat a cessé dans les années 1980, et depuis la Russie connaît une vague de conversions et un retour massif au fait religieux.

 

Et aujourd’hui ?

 

Le skit du Saint-Esprit n’est plus habité, mais il reste exploité comme lieu de culte, où sont toujours célébrées régulièrement des liturgies orthodoxes, et comme lieu de culture, qui accueille visites, conférences ou concerts.

 

Les Eglises catholiques et orthodoxes réfléchissent aux conditions d’un rapprochement. Face à près de 2 milliards de musulmans, 1,4 milliard de catholiques pourraient ainsi être renforcés par environ 260 millions d’orthodoxes, dont les croyances et les valeurs sont très voisines.

 

Après la rencontre historique entre Paul VI et le patriarche œcuménique Athénagoras à Jérusalem en 1964, les excommunications réciproques prononcées en 1054 sont levées. Le dialogue est poursuivi aujourd’hui par le pape Léon XIV et le patriarche Bartholomée. 

Une Commission mixte internationale pour le dialogue théologique entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe réfléchit aux conditions dans lesquelles il serait envisageable de retrouver un fonctionnement comparable à celui de l’Eglise chrétienne du premier millénaire. Le pape continuerait à gouverner les catholiques comme il le fait aujourd’hui. Premier des évêques, il aurait pour mission de veiller à l’unité de toutes les Églises, mais, dans une Église réunifiée avec les orthodoxes, il ne serait pas leur supérieur hiérarchique.

 

Les différences dogmatiques et liturgiques seraient bien plus simples à résoudre que cette question délicate du pouvoir, d’autant que, si le patriarche de Constantinople a une influence certaine sur les autres Eglises orthodoxes d’orient, il n’exerce néanmoins aucun pouvoir sur elles, et n’est pas mandaté pour négocier en leur nom.

Ce rapprochement est donc très loin d’aboutir.

 

En attendant, voici un lieu tout à fait inattendu, et intéressant à visiter dont l’Office de Tourisme du Mesnil-Saint-Denis propose la découverte plusieurs fois dans l’année.

 

 

 

Christian Rouet
septembre 2026

 

 

 

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