La pierre Ardroue

« De la route de Condé-sur-Vesgre, si, à environ 1500 mètres de Si Léger, on prend un chemin sablonneux qui s’enfonce sous la frondaison, on arrive, au bout d’un kilomètre, au dolmen connu sous le nom de pierre Ardoue, ou Ardroue, dans le bois de la Harasserie. » (Monographie communale de Paul Aubert, vers 1936)

la pierre Ardroue
carte IGN

Suivons le conseil de Paul Aubert, et prenons à droite ce chemin sablonneux (zone des sables de Fontainebleau), aujourd’hui GR1, qui coupe la D936. C’est une promenade aussi agréable que facile, qui nous ramène quelques millénaires en arrière. Une façon de nous sentir jeune !

En fait il y a d’autres façons d’atteindre la pierre Ardroue. (Nous utiliserons ici cette appellation d’Ardroue, utilisée plus souvent que celle de pierre Ardoue, ou de pierre Ardoué, sans explications précises quant à ces différents noms). Toutefois, il est conseillé de prendre une carte ou un GPS, car aucune indication ne renseigne sur l’emplacement de la pierre, à l’entrée des différents chemins, ni sur son histoire sur place.

Il s’agit pourtant du plus important dolmen d’Ile-de-France, classé monument historique depuis 1906 (confirmé en 1924) et à ce titre, il me semble que nous pourrions faire preuve d’un peu moins de discrétion!

la pierre Ardroue

La notice de la base Mérimée (base du patrimoine architectural français) date la pierre Ardroue de l’époque néolithique, comme la majorité des mégalithes qui ont été dressés en Europe entre les 5ème et 3ème millénaires avant notre ère. Toutefois Paul Aubert fait la remarque suivante :

« En général, les dolmens sont formés d’une pierre brute, utilisée telle que le sol l’a fournie.
Au contraire, la pierre Ardroue, ainsi que le démontrent ses parties latérales à peu près perpendiculaires aux surfaces supérieure et inférieure, a été détachée d’une carrière. Des archéologues estiment en conséquence que ce dolmen ne remonte pas comme les autres à l’époque  de l’homme néolithique, et que les druides ont dû l’ériger spécialement pour leur culte, à l’époque où la conquête romaine les força à se cacher au milieu des forêts pour célébrer leurs cérémonies religieuses. »

Néolithique ou gauloise ? Cela ne fait jamais qu’une incertitude de 4 ou 5 millénaires !

Je prendrai d’autant moins parti que dans son état actuel, il est difficile de trouver une quelconque perpendicularité dans les parties latérales de la pierre ! On voit, en effet sur ces photos, qu’aujourd’hui ne sont plus visibles que la table et l’un de ses supports, à moitié couché.

Il ne fait pas de doute, en tous cas, que cette pierre a été apportée d’un massif de grés. Vraisemblablement celui du Mont-aux-chiens, entre la Croix-Vilpert et Saint-Léger, quand même à plus de 2 kilomètres, en terrain vallonné.

Auguste Moutié, (rapporté dans les Mémoires de la SHARY, tome XVI de 1902) en a fait une description précise en 1841 :

« la table du dolmen, à peu près quadrangulaire, est formée d’un bloc de grès dur, long de 4,90m, large de 4m dans sa partie la plus saillante, et d’une épaisseur moyenne de 66 cm; mais la partie la plus épaisse, à l’est , porte 85cm et la plus mince 40.

Dans sa longueur, elle est régulièrement orientée de l’est à l’ouest . Elle repose horizontalement  sur quatre supports également en grès, correspondant presque régulièrement à son orientation; sa surface est de 9,17m2; elle cube 6,5m3 ce qui permet d’évaluer son poids, calculé sur la pesanteur spécifique du grès, à 15.500kg. »

la pierre Ardroue
la pierre Ardroue

Quinze tonnes à déplacer sur plus de 2km vallonnés, pour des ancêtres qui ne bénéficiaient pas de la potion magique du druide Panoramix, c’est en tous cas une performance qui nous émerveille toujours. Elle suppose une volonté que seule peut donner la foi, quelle que soit la divinité capable de l’inspirer !. 

On sait comment les mégalithes étaient roulés sur des troncs, puis redressés en élevant des monticules de terre, retirés ensuite. Tâche ô combien ardue. Le nom de pierre ardoue pourrait-il venir de là ?

Les légendes locales donnent une autre explication : la pierre Ardroue aurait été déposée par les fées, et c’est de cette pierre que la Vierge Marie se serait élevée le jour de son assomption. Toutefois l’Eglise ne semble pas avoir été séduite par cette explication, qui aurait pu faire de ce lieu un centre de pèlerinage mondial, dans le cadre du culte marial. La ville d’Ephèse reste le lieu principalement associé à l’assomption.

Quoi qu’il en soit, j’avoue personnellement avoir un faible pour cette hypothèse de l’intervention des fées !
D’ailleurs les fées n’ont-elles pas laissé leurs traces dans le champtier des fées de Saint-Léger, la butte-aux-fées d’Adainville, ou les mares des Demoiselles dans le parc de Rambouillet ?

Quelle était la signification de la pierre Ardroue ?

Vraisemblablement recouvert à l’origine d’un tumulus, plus tard totalement dégagé, ce dolmen a pu être élevé pour abriter le tombeau d’un personnage particulièrement important, roi ou prêtre.

On a souvent trouvé sous les dolmens des objets possédés de son vivant par le défunt et l’accompagnant dans la mort : poteries, armes, mobiliers funéraires… cependant les fouilles entreprises tardivement à la pierre Ardroue n’en ont révélé aucun.

A l’époque druidique (que la pierre ait été dressée avant, ou non), le lieu a probablement servi à des cérémonies religieuses, des sacrifices d’animaux ou mêmes humains, pour se concilier les bonnes grâces des dieux. 

Quand Jules César découvre la religion des druides, il semble que son appréciation n’a pas été négative. Il écrit dans la Guerre des Gaules :

«Les druides s’occupent des choses de la religion, ils président aux sacrifices publics et privés et règlent les pratiques religieuses ; les jeunes gens viennent en foule s’instruire auprès d’eux, et on les honore grandement ».

De façon générale, du reste, les romains n’ont jamais cherché à imposer leurs dieux aux peuples conquis, et les druides sont ainsi tolérés pendant près d‘un siècle.

C’est en 43 (après JC), donc un siècle après la guerre des Gaules, que l’empereur Claude, suspectant les druides de mobiliser les gaulois contre son autorité, décide d’interdire leur culte. Fuyant les persécutions, de nombreux druides retournent en Irlande ou en Angleterre, d’où était originaire leur culte. L’expansion du christianisme a raison des derniers druides, et certains deviennent même prêtres.

On sait que l’Église a ordonné par la suite l’abattage de tous les résineux car les esprits de la forêt s’y seraient réfugiés, et auraient fait l’objet d’un culte. Mais étaient-ils si nombreux dans cette partie de la forêt ?
En tous cas, à l’époque de Pline le Jeune (vers 100) ne sont plus mentionnés sous le nom de druides, que des sorciers, médecins, vétérinaires, totalement détachés de la religion druidique, et cependant respectés, ou craints, pour certaines connaissances vraies ou supposées.

L’époque moderne

Après une longue période d’oubli, la pierre Ardroue est mentionnée pour la première fois sur une carte dressée en 1764 par Berthier. Auparavant, sans doute le souvenir de son existence a-t-il été conservé seulement par les forestiers et les charbonniers locaux.

En 1911 on sait que le bois de la Harasserie appartient à M. Thierry Delanoue, député de Bar-sur-Aube, parce que les journaux racontent qu’il est en partie détruit lors d’un grand incendie provoqué par la ligne de chemin de fer (flammèche de la locomotive ou imprudence d’un fumeur).

carte postale de 1917

Mme Veuve Barrier, propriétaire du château des Capucins à Montfort-l’Amaury, loge ensuite un garde forestier dans une maison relativement importante, directement accolée à la pierre. Existait-elle au préalable?

Plusieurs cartes postales des années 1915-1920 témoignent de cette époque.

Auguste Moutié, déjà cité, qui a connu cette maison, précise que le sol aurait été creusé sous la table, assez profondément pour dégager un « toit à porcs ou un cellier ».

photo de 1936

En 1936,quand ils se prennent en photo, ces randonneurs précisent que la maison existe toujours, mais qu’elle est déjà à l’abandon.

A quel moment a-t-elle été rasée ? Aujourd’hui il n’est même plus possible d’en deviner l’emplacement.

Bien que le lieu, et la présence inattendue de cette énorme pierre aurait de quoi inspirer les écrivains, je n’ai vu la pierre Adroue citée que dans l’ouvrage de Rodolphe Bringer « la Belle au bois chantant ».

Je vous livre l’extrait, pour le cas où Bringer ne serait pas l’un de vos auteurs favoris !

« Connaissez-vous la pierre Ardoue ?

C’est un authentique dolmen dressé dans une clairière fantomale où de vieux pommiers noueux, aux branches dévorés (sic) de lichen ont l’air de suppliciés tordus par les pires souffrances… L’endroit est mal famé, et il a suffit que l’on y vit quelques fois, perchée sur le dolmen, en robe toute blanche comme une druidesse celle que l’on dénomme parfois la Belle au bois chantant, pour que nos forestières à l’imagination naïve la prennent pour quelque fée, peut-être bienfaisante, mais en tous cas de qui il vaut mieux s’écarter, car les fées ne sont pas au demeurant une bonne fréquentation pour des chrétiens. Quant aux autres, à ceux qui ne croient plus aux fées, hélas ! ni aux korriganes ni aux dryades, et qui ont voulu s’approcher d’elle, ils l’ont vue fuir, légère et rapide, presque immatérielle, comme ces vapeurs qui se traînent sur nos mares et sur nos étangs sous bois, et qu’un rayon de soleil suffit à faire évanouir. » 

 Je vous laisse aller à la rencontre de la Belle au bois chantant, persuadé, en tous cas, que vous ferez une promenade bien agréable !

Christian Rouet
février 2022

 

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