La Boldoflorine

la bonne tisane pour le foie

 

Trois édifices dominent le centre-ville de Houdan : le donjon, l’église Saint-Jacques-le-Majeur-et-Saint-Christophe, et, entre ces deux monuments historiques, une construction plus moderne, dont la présence et l’aspect surprennent dans ce quartier historique.

Il s’agit de l’ancienne usine où était produit un médicament aujourd’hui disparu : la Boldoflorine.

La mairie a souhaité la conserver pour entretenir la mémoire de l’entreprise la plus importante de la ville.

Ce sont deux siècles de l’histoire d’une entreprise familiale que je vous conte ici.

Avant la Boldoflorine

 Au début de cette saga, on trouve Antoine Fouché (1793-1853), dont les parents cultivent des plantes aromatiques dans l’Aude. Il monte à Paris en 1815, puis s’installe à Houdan, comme employé dans un bistrot où il fabrique des liqueurs par macération et distillation.

A la retraite de son patron il lui achète son fonds de commerce et développe une activité de cidrerie, distillerie et fabrication de liqueurs -dont l’absinthe- qui connaît un succès grandissant.

Son fils Jean-Pierre (1832-1871) reprend l’entreprise paternelle et en poursuit le développement. Il s’associe avec ses deux frères pour fonder les Etablissements Fouché Frères (EFF).

La distillerie est récompensée par de nombreuses médailles et sa réputation croît rapidement.

A son tour Antoine-Elie (1863-1897) développe la culture des plantes aromatiques et la fabrication d’alcools et spiritueux. Il dote l’entreprise d’un outil industriel moderne et mécanisé. Une vingtaine d’ouvriers sont épaulés par des tâcherons saisonniers.

l’usine de Houdan

L’avenir des Ets Fouché Frères s’annonce florissant, mais Antoine-Elie est assassiné à Paris en 1897 par un voleur à la tire. Ni sa veuve ( les femmes sont légalement bridées dans leurs droits à cette époque), ni aucun de ses enfants ( l’aîné a 7 ans) ne peuvent le remplacer. C’est donc « l’oncle Paul », son frère (1859-1920), qui prend la direction de l’entreprise.

Et comme un malheur vient rarement seul, les Ets Fouché Frères subissent plusieurs catastrophes qui auraient pu leur être fatales.

Un incendie détruit une grosse partie de l’usine en 1901. Elle est reconstruite, mais subit en 1909 un second incendie, et Paul Fouché doit se battre pour obtenir de la reconstruire, car les riverains, inquiets, aimeraient la voir s’installer hors la ville.

Et il y a plus grave : avec la promulgation de la loi du 16 mars 1915 « sont interdites la fabrication, la vente en gros et au détail, ainsi que la circulation de l’absinthe et des liqueurs similaires ».

L’alcoolisme par le vin, oui ! C’est même une fierté nationale ! Le vin français contribue à la victoire : en 1914 les soldats recevaient chacun une ration journalière de 25cl. Entre 1915 et 1917 elle est passée à 37,5cl puis à 50cl. En 1918 elle était d’un litre/jour. Sa fonction énergétique et son soutien moral sont unanimement reconnus.

Mais les vignerons français souffrent : le phylloxéra détruit leurs récoltes, et l’absinthe, surnommée la « fée verte », leur fait une grosse concurrence avec ses prix très bas. Pour une fois ils se rangent donc aux côtés des ligues anti-alcooliques et réussissent à faire interdire l’absinthe au motif qu’elle provoquerait une pathologie spécifique, distincte de l’alcoolisme classique, qui rendrait les consommateurs fous, violents ou épileptiques…

(Le savez-vous ? Cette interdiction n’a été abrogée qu’en 2011, la science ayant alors prouvé que ses dangers avaient été largement surestimés. Entre-temps le génie français n’était pas resté inactif et Jules-Félix Pernod nous a donné le pastis. Qu’il en soit remercié !)

L’entreprise doit donc cesser la fabrication de son principal produit. Les ventes d’huiles essentielles et de menthe ne peuvent pas compenser cet arrêt : la distillerie est au bord de la ruine.

La Boldoflorine

René-Paul Fouché (1893-1974) avait 4 ans à la mort de son père. Etudiant en pharmacie et médecine il rejoint le front en 1915 comme brancardier. En 1917 il échappe à l’enfer des tranchées en participant à une mission sanitaire conduite par les Anglais au Moyen-Orient, et revient en France en 1919. Il y termine ses études, obtient ses diplômes de médecine et de pharmacie en 1921. C’est cette dernière voie qui le tente le plus, et qui le rapproche de l’entreprise familiale. Il en prend la direction en 1922.

Sous son impulsion, les Ets Fouché Frères deviennent un établissement pharmaceutique, qui développe des produits d’origine naturelle. Mais il leur faut se distinguer, car la concurrence avec les pays émergents est rude.

En 1930 René-Paul a un premier éclair de génie : il invente la Boldoflorine, qui répond au besoin de se soigner par les plantes, en réaction aux produits chimiques qui se multiplient. Ce ne sont pas moins de 20 plantes -dont le boldo– qui sont assemblées selon un secret de fabrication bien gardé, pour composer une infusion qui promet de décongestionner le foie, d’évacuer la bile et de rafraîchir l’intestin. Son action étant plus ou moins laxative en fonction de la durée d’infusion, les clients peuvent ainsi la prendre comme digestif ou comme laxatif. Ses composants sont sélectionnés pour leur qualité : aux fougères de la forêt de Rambouillet, et aux plantes aromatiques cultivées sur place, s’ajoutent des productions de pays lointains et sont contrôlées avec beaucoup de soins à chaque étape de la fabrication.

La publicité

Le second éclair de génie de René-Paul Fouché, c’est d’avoir compris avant tous ses concurrents la puissance de la publicité. Il ose confier à Bleustein-Blanchet, directeur de Publicis, un budget considérable, et celui-ci va faire des slogans publicitaires de la Boldoflorine des airs qui sont fredonnés par la France entière. « La Boldoflorine, la Boldoflorine, la bonne tisane pour le foie » est chantée par Charles Trenet; la marque sponsorise le Tour de France, des émissions radios… 

Si vous avez oublié cette publicité sonore, la voici ! Appuyez sur pause si elle ne s’arrête pas !

Les affichistes réalisent des campagnes publicitaires qui marquent leur époque.

Ce sont d’abord des arguments médicaux qui sont mis en avant, en inventant le personnage du Docteur Creil, qui apporte sa caution professionnelle.

Mais la publicité sait évoluer, et bientôt c’est le personnage de Florinette qui s’impose et rajeunit la marque.

La nouvelle usine

Pour faire face à une production en hausse, et une exigence accrue de qualité, l’usine est agrandie, une fois sa reconstruction autorisée en 1909. Entre 1939 et 1945, un bâtiment de cinq étages est construit. Il permet d’effectuer toutes les opérations industrielles par gravité. Les plantes coupées sont montées puis stockées dans des silos aux 5ème et 4ème étages. De là, des trémies d’alimentation alimentent ensuite le 2ème étage pour le traitement en vrac, et le 1er étage pour la fabrication des infusettes (car, rapidement, la Boldoflorine est proposée en petits sacs, à l’image des thés). Le 3ème étage abrite l’imprimerie, car l’entreprise attache une grande importance à ce qui deviendra le packaging.

La maquette ci-dessous, permet de voir comment ce nouvel immeuble vient compléter les anciens locaux industriels de l’entreprise.

L’entreprise emploie jusqu’à 150 personnes. Elle ne cesse de se mécaniser, achetant des machines pour augmenter les rendements et diminuer les nuisances internes ou externes de son activité. Comme souvent dans les PME de cette époque, les machines ne répondent jamais parfaitement au besoin et sont adaptées et modifiées constamment en interne.

Le recul de la Boldoflorine

Paul-Elie (1923-2009) prend la succession de son père, en 1974. Il a terminé ses études de pharmacie en 1945, et obtenu son doctorat en 1949.

Il prend la direction de l’usine dans un contexte de crise. Les nouveaux produits lancés par l’entreprise : la Calmiflorine contre les troubles du sommeil, la Saliflorine pour les rhumatismes n’ont pas eu le succès escompté. En dépit du recours à la publicité télévisée, à partir de 1968, et du succès des « Petits oiseaux de la Boldoflorine », les ventes baissent.

Les règlementations sanitaires et publicitaires sont de plus en plus contraignantes. Il n’est plus possible d’affirmer des résultats médicaux qui n’auraient pas été préalablement vérifiés. Il reste possible de chanter que « la Boldoflorine est bonne » ... mais sans ajouter « pour le foie » !

Les laboratoires pharmaceutiques, qui disposent de moyens colossaux, s’attaquent au marché international : une petite entreprise familiale ne peut plus lutter !

Paul-Elie Fouché mise sur l’expérience reconnue de l’entreprise en matière de produits d’extraction végétale pour proposer ses services aux principaux laboratoires. Il poursuit la modernisation de l’entreprise qui intègre progressivement une véritable usine chimique dans ses locaux. Mais ces nouvelles activités sont loin de dégager des marges aussi confortables.

La fin de l’entreprise houdanaise

En 1992 Carol-René-Paul (1947- ) succède à son père et rachète les parts détenues par ses parents et ses tantes.

L’entreprise manque de trésorerie car le coût fiscal de cette transmission est élevé. La cession d’actifs immobiliers aurait pu la financer, mais leur valeur est dépréciée dans le contexte de la guerre du Golfe.

La vente de produits chimiques s’effondre, sous la concurrence de pays émergents dont les coûts sont très inférieurs. L’entreprise se voit bientôt contrainte de fermer sa partie chimique, en provoquant un premier licenciement économique.

Il est bientôt suivi d’un second, car l’activité de la Boldoflorine ne couvre plus ses frais. L’entreprise ne dispose plus de trésorerie pour la relancer, et en 1996, la marque est vendue à une entreprise du groupe Sandoz qui la commercialise encore aujourd’hui. La Base de Données Publiques des Médicaments en donne cette définition : «mélange de plantes pour tisane en sachet-dose, ce médicament à base de plantes est utilisé dans le traitement de courte durée de la constipation occasionnelle ».

Charles Fouché (1975 –  ) qui termine alors des études de gestion aux USA vient travailler avec son père. Ensemble ils réorientent l’entreprise vers la production de « thés de culture Biologique & Bio-dynamique ». Cette nouvelle activité semble prometteuse , de gros diffuseurs sont intéressés, et l’entreprise prévoit d’absorber en 2000 la société « Les maîtres du thé » qui distribue ses produits dans des enseignes nationales, comme la Vie Claire.

Mais la tempête de 1999 met fin à ces projets : trois mille mètres de toiture s’envolent. La pluie inonde les stocks de plantes situés en étage, les papiers des infusettes et les cartons des boites sont irrécupérables…

En juillet 2000 les derniers membres du personnel sont licenciés. L’usine est définitivement fermée et proposée à un promoteur immobilier. La ville s’oppose cependant à la démolition du bâtiment principal, souhaitant le conserver en souvenir de celle qui fut sa principale entreprise durant si longtemps. Réhabilité en logements et commerces il est complété par des maisons de ville.

C’est ainsi que continue à se dresser, entre le donjon et l’église, cette construction curieuse, dont j’ai tenté de vous raconter ici l’histoire.

Après la fermeture de l’usine de Houdan, Carol et Charles Fouché poursuivent leur activité sous le nom de Tisanes Fouché. Dès 2006, leur catalogue de vente par correspondance, propose de nombreux produits à base de plantes. 

Son CA dépasse le million dès sa première année, mais ne cesse de baisser ensuite, pour se stabiliser vers 800 000€. En 2023, les pertes cumulées sont trop importantes et ses dirigeants procèdent à une liquidation volontaire. 

Vous voulez en savoir plus ? Du 6 mai au 15 octobre 2026, une exposition est consacrée à cette entreprise dans le donjon de Houdan.

Un ouvrage « la Boldoflorine » a été écrit en 2013 (Michel Paris, Patrice Lahaye et Carol Fouché) et contient de nombreux documents, dont le témoignage d’anciens salariés de la Boldo…

 

Christian Rouet
septembre 2026

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